Frachet

16 avril 2018

Günter Grass Le Turbot

Référence : Günter Grass, Le Turbot, éditions Le Seuil, mars 1979

« Le lieu de l'action, c'est le présent; le sujet est l'histoire de notre nourriture, de l'âge de pierre jusqu'à nos jours. » Günter Grass, interview

                         
La maison familiale de Dantzig

Inspiré d'un conte populaire allemand, déjà utilisé par les frères Grimm, Le Turbot se présente comme une longue histoire de l'art culinaire, une espèce de fable dont le héros, immortel comme le poisson qu'il pêcha un jour dans l'embouchure de la Vistule, raconte ses neuf vies, sa traversée des siècles en compagnie de neuf femmes assez redoutables.


Ces neuf cuisinières incarnent en fait chaque époque, chaque moment de l'histoire culinaire : Ava la mère originelle, Dorothée, Gret la grosse, Amanda la Prussienne… jusqu'à Ilsebill qui l'écoute aujourd'hui.
Amant, gâte-sauce, évêque ou époux, jamais le héros ne parviendra à échapper à leur emprise...

         
                                                            Sculpture du Turbot par Günter Grass

Turbot mythique qui sautera dans les bras de Maria en s’abandonnant : « La mer était d'huile et léchait la plage. Maria, jusqu'aux genoux de son jean, entra dans la mer. Elle demeura un temps immobile puis lança trois fois d'une voix forte un mot kachoube, [1] tenant les bras en écuelle. Alors plat, primordial, sombre, ridé, le Turbot dont la peau est pierrée, non, ce n'était plus mon Turbot, mais le sien, comme neuf, le Turbot sortit de la mer pour tomber dans ses bras. »

La cuisine, la gastronomie sont choses essentielles, l’appétence des désirs, l’appétit de la vie, choses vitales même car « tout ce qui nous est sacré, l'histoire aux mille détours, le brillant empire des Hohenstaufen, les abruptes cathédrales gothiques, tout cela n'existerait pas si une frugalité sotte devait être le fait de l'homme. »

                   
Dessin de Günter Grass : Le Tambour    Musée de Lübeck : la trilogie de Dantzig [2]

Il a fallu si longtemps pour que la condition humaine parvienne à une certaine évolution, « des dizaines d'années pour que le mil soit relayé par la pomme de terre. Et la suppression du servage a duré plus longtemps encore plus longtemps. Toujours ces régressions. Après Robespierre vint Napoléon et ensuite ce Metternich... »
Pourquoi vivre dans ces conditions, autant comme le fait le héros du Tambour, refuser la société des hommes, refuser de grandir.

             

Le Turbot passe pour être l'une des œuvres difficiles de Günter Grass et se présente comme une chronique de l’histoire de la cuisine. Ce récit picaresque et parodique, hors du temps actuel,  lui permet de faire abstraction de l'actualité politique à laquelle il se sent lié, comme on peut le constater dans le Journal d'un escargot.

On retrouve dans cette œuvre des éléments symboliques habituels comme neuf mois pour les neuf livres, c’est-à-dire le temps d'une grossesse. Son mode d’écriture peut dérouter, il est fait d’éléments épars, de collages hérités d’auteurs comme John Dos Passos ou Alfred Döblin, [3] qui consistent en anecdotes, bouts de récit, réflexions historiques et philosophiques, petits poèmes… reposant sur un style discontinu et non chronologique.

        
Sa maison de Lübeck

Notes et références
[1] Les cachoubes ou slaves de l'ouest constituent une petite communauté ethnique et linguistique installée essentiellement en Poméranie et dans le nord de la Pologne. La mère de Günter Grass était une cachoube catholique.
[2]
La trilogie de Dantzig comprend Le Tambour, Le chat et la souris et Les années de chien
[3] En particulier son roman le plus important "Berlin Alexanderplatz"

 Voir aussi
* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll --
* Les écrivains de langue allemande --

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13 avril 2018

L’itinéraire de Günter Grass

Günter Grass (Danzig 1927-Lübeck 2015), prix Nobel de littérature 1999. Largement influencé par sa jeunesse au temps du nazisme, il a produit une œuvre à la fois baroque et ironique qui mélange réalisme et mythe pour mieux analyser l’univers historique, les thèmes de la mémoire et de la culpabilité.

Mais Günter Grass prend aussi quelques distances avec ce qu’on a appelé la « littérature des ruines » (la Trümmerliteratur), basée plutôt sur le pathos et le réalisme qui s’apitoient sur la situation de l'Allemagne dans l'immédiat après-guerre.

            

La démarche littéraire et engagée de Günter Grass fut loin d’être un long fleuve tranquille. Ses prises de position aussi dans la vie politique qu’à travers son œuvre littéraire n’ont pas souvent été du goût de tout le monde ; tant s’en faut. C’est lors d’un séjour à Paris en 1957 qu’il terminera l’écriture de son roman Le Tambour, considéré comme son chef-d’œuvre. 

En 1995, la publication de Toute une histoire (Ein weites Feld) est fort mal reçue, l’auteur y critique l’Allemagne de l’Ouest accusée de pervertir la partie Est du pays par une politique de libéralisme effrénée. Le Bild-Zeitung ira même jusqu’à titrer : « Grass n'aime pas son pays » critiquant aussi son « style creux ».
Pas étonnant que Le jury de Stockholm ait célébré en lui « un puits d’énergie et un roc d’indignation. »

Ses prises de parole ne sont pas non plus très appréciées, comme en 2001 quand il propose de construire un musée germano-polonais qui abriterait les œuvres d'art volées par les nazis ou, pis encore quand en août 2006, il révèle son enrôlement en octobre 1944 dans les Waffen-SS. Les réactions sont à la hauteur de la révélation, aussi bien pour défendre le jeune homme qu'il était alors que pour fustiger le romancier qui avait si longtemps gardé ce secret.

          
                                                                    En 1972 avec le chancelier Willy Brandt

En 2012, il publie dans le journal munichois le Süddeutsche Zeitung un poème en prose intitulé « Ce qui doit être dit » mettant en cause Israël censé menacer la paix mondiale tout en réclamant le contrôle du nucléaire iranien. Énorme scandale, on le traite d’antisémite, même s’il a déjà dans son poème répondu de ce genre d’accusation.

Günter Grass participe à des « marches pascales pour la paix », dénonce la politique allemande qui livre à Israël des sous-marins pouvant recevoir des missiles nucléaires. Bernard-Henri Lévy le taxe alors (entre autres) de « régression intellectuelle ».
En 1999, lors d’un débat télévisé avec Pierre Bourdieu, Günter Grass déplore une nouvelle fois les méfaits du néolibéralisme, affirmant que « seul l'État peut garantir la justice sociale et économique entre les citoyens. »

Son œuvre puise son inspiration dans sa jeunesse germano-polonaise à Dantzig où il est né ainsi que dans son parcours politique. Elle veut retranscrire la part irrationnelle de l’histoire, ceci à trave rs l’utilisation de métaphores qui lui permettent de donner une vision critique et plutôt sceptique de son époque. Pour cela, influencé d'abordpar Rabelais, Grass écrit des récits pleins de fantaisie dans un style ironique marqué par le recours au grotesque et au burlesque. Par exemple, ses romans ont souvent recours à des personnages difformes comme le nain Oskar et son chien hideux dans Le Tambour (Le Tambour), Mahlke, le garçon à la pomme d'Adam proéminente dans Le Chat et la Souris ou Ava, la divinité maternelle à trois seins dans Le Turbot.

               
                                        La maison familiale de Dantzig

 Voir aussi
* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll ---
* Les écrivains de langue allemande --

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08 avril 2018

Heinrich Böll, Portrait de groupe avec dame

Référence : Heinrich Böll, Portrait de groupe avec dame, éditions Le Seuil, traduction S &G de Lalène, 362 pages, 1973 pour la version française 

« J'ai essayé de décrire, ou d'écrire le destin d'une femme allemande qui approche la cinquantaine, et qui a eu à porter tout le poids de cette Histoire entre 1922 et 1970. » Heinrich Böll, interview

Léni Pfeiffer, née Gruyten, 48 ans, qui « mesure 1,71 et pèse (en négligé) 68,800 kg… Son épaisse chevelure lisse et blonde, à peine grisonnante, qu’elle laisse flotter sur ses épaules, la coiffe comme un casque doré. » Elle exerce sur son entourage une  indéniable attraction. Mais on peut se demander qui se cache vraiment derrière ce beau portrait.

Pour en savoir plus, Heinrich Böll (1917-1985) entreprend alors de cerner sa personnalité en enquêtant auprès de tous ceux qui la connaissent ou l’ont plus ou moins connue. Derrière le puzzle de Leni qui se forme peu à peu, se profile aussi une peinture de la société allemande de l’époque wilhelminienne [1] aux années 60.

Parmi tous les témoins qui jalonnent le récit, certains sont plus ou moins fiables, savent peu de choses comme les docteurs Erhard Schirtenstein et Scholsdorff, mais quelques-uns comme ses amies Lotte Hoyser, Marja von Doorn ou Margret  Schlömer sont indispensables pour tenter de décrypter la complexité de Leni. D'autres encore l'ont bien connue à certaines périodes de sa vie comme sœur Rachel, ses collègues de travail à la fabrique de décors funéraires où elle connut Boris ou bien sûr des membres de famille, son frère Heinrich Gruyten ou son cousin Erhard Schweigert.

          
Portrait de groupe avec dame                                                 Böll en uniforme

« Il ne s'agit pas d'une réaction consciente en écho à la littérature documentaire, mais d'une tentative d'ajout, l'idée présomptueuse que la littérature au sens commun du terme est…, enfin qu'avec la littérature, on peut très bien documenter quelque chose. »  Heinrich Böll, interview 1971

               

Après une éphémère liaison amoureuse qui l’a marquée, Léni épouse le sous-officier Aloïs Pfeiffer, qui trois jours plus tard, meurt sur le front oriental. Pendant la guerre, sa famille connaît des revers de fortune, son père est condamné à perpétuité et sa mère en meurt de chagrin. Dans le magasin où elle travaille, elle tombe amoureuse d’un russe prisonnier de guerre nommé Boris Koltowski. Mais, porteur de faux papiers, il est arrêté et meurt un peu plus tard dans un accident minier en Lorraine. Léni s’occupe de leur fils Lev qui devient  éboueur et est condamné à une peine de prison pour avoir voulu aider sa mère qui louait illégalement des pièces de sa maison à des travailleurs immigrés.

Parmi ceux-ci, Leni a une liaison avec Mehmet Sahin dont elle sera bientôt enceinte. Seule une mobilisation d’un comité de soutien évitera à Leni d’être expulsée. Cette relation avec Mehmet ne plaît pas à tout le monde, comme en son temps sa relation avec Boris, reprochant à Leni sa préférence pour des personnes étrangères que certains voudraient marginaliser.

Sa vie… elle fut contrastée, pas très heureuse en somme.
Elle ne sera guère aimée, finalement toujours en marge du conformisme et de la morale de son temps. C’est sans doute pourquoi elle fut pour beaucoup une figure fascinante, faite d’ombre et de lumière avec toujours ce sentiment de différence qui fait tout son attrait et en même temps la distingue, la sépare des autres.

« La littérature n'est pas convaincante lorsqu'elle est fidèle à la réalité, mais lorsqu'elle correspond à une vérité supérieure. C'est cette vérité qui est morale. » Heinrich Böll à propos de son roman La Grimace.

     
Avec Alexandre Soljenitsyne                         Avec Günter Grass

Comme souvent dans ses romans, Heinrich Böll présente "l’esthétique de l’humain" à travers la relation à l’autre. Hélène Maria Pfeiffer (Léni) est la figure de cette humanité que Böll a développée aussi dans ses cours à l’université de Francfort-sur-le-Main, une femme volontaire et autonome qui évolue souvent dans un univers hostile.

Cette femme énigmatique fut aussi magnifiquement incarnée à l’écran par Romy Schneider qui sut faire ressortir  toute l’ambiguïté d’un personnage modelé par un parcours tortueux.

Notes et références
[1] L'époque wilhelminienne (de Wilhem ou Guillaume) s'étend de 1871 à 1918, incluant les règnes des empereurs Guillaume 1er, Frédéric III et Guillaume II.

Voir aussi
* Les écrivains de langue allemande --
* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll --

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04 avril 2018

« Impressions Dior » à Granville

Dior et l’impressionnisme à Granville

Comment comprendre la démarche de Christian Dior sans la relier à son intérêt pour l’art pictural et l’impressionnisme en particulier ?  L’exposition « Impressions Dior » avait traité en 2013 des liens étroits entre la Maison Dior et le mouvement impressionniste, de ses toutes premières créations en 1947 jusqu’à celles de Raf Simons en 2012.

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01 - Robe Dior en organdi bleu pâle, brodée de myosotis bleus et roses, 1953 - © Dior
02 - Dior, robe Rose Pompon en mousseline de soie imprimée de roses, 1952

Le musée Christian Dior fait dialoguer plus de 70 robes avec une sélection de chefs d’œuvre des maîtres impressionnistes, de Monet à Degas, de Renoir à Berthe Morisot… grâce à un ensemble de prêts issus notamment des collections des musées d’Orsay et Marmottan. Le superbe cadre de la Villa « Les Rhumbs » et de son jardin surplombant la mer, rappelle le recours au cadre naturel voulu par les impressionnistes, que Christian Dior a connu dans son enfance, a largement inspiré ensuite ses créations.

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03 -
Roses mousseuses, huile sur toile Auguste Renoir - © Circa 1890 Paris musée d'orsay

04 - Robe à danser Helvétie, en organdi blanc bordé de dentelles, 1956 © Laziz Hamani.

La « patte spécifique » de la Maison Dior, le « New Look » créé en 1947, représente dans ses dessins l’idéal de la "femme fleur" chère à son cœur. Elle concrétise une silhouette tout en courbes, aux jupes amples ou parfois très étroites s’inspirant de la corolle ou de la tige d’une fleur.

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Christian Dior avec Jane Russell
05 - Robe d’après-midi Rose de France, en taffetas imprimé de roses, 1956

06 - "Trois femmes aux ombrelles" de Marie Bracquemond (1841-1916) Huile sur toile © P. Schmidt/RMN-Grand Palais

Christian Dior et ses successeurs suivront cette logique, l’exploitant à travers une relecture personnelle de la mode à l’époque des impressionnistes. On peut voir par exemple des robes à crinolines dans Le déjeuner sur l’herbe de Claude Monet ou les robes à tournures des promeneuses d’Un dimanche après-midi à l’Ile de la Grande Jatte de Georges Seurat

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La silhouette en forme de sablier du tailleur "Bar"
07 - Modèles inspirés par Renoir, Seurat et Manet, 2007, Galliano pour Dior © Laziz Hamani

08 - Robe du soir en organza blanc brodé de mousseline dégradées rose, 2012

Les différents directeurs artistiques de la maison Dior ont célébré les maîtres impressionnistes dans les créations les plus représentatives du "style Dior". 
Par ailleurs, lors de l’exposition, un parcours olfactif "Impressions de parfumeur" avait été créé spécialement pour le jardin de la villa.

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Dior "Sous toutes les couleurs"
09 -
Tulipes, aquarelle, Berthe Morisot, 1890. © Musée Marmottan Monet, Paris.

10 - Christian Dior dans le jardin de sa maison de Montauroux

Notes et références
[1]
Voir le livre "Impressions Dior" aux éditions Rizzoli, sous la direction de Florence Müller, historienne de la mode et commissaire de l’exposition.

Voir aussi
* Renoir à Essoyes -- Le musée d'Orsay -- Camille Pissarro, expo 2017 --

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02 avril 2018

David Foenkinos Les Souvenirs

Pour David Foenkinos [1] qui aime parle d'amour dans ses romans, [2] il s'agit encore d'amour mais en l'occurrence, celui de ses grands-parents, la difficulté de se comprendre, cet écart des générations et des vies qui font les difficultés de communications. Mais au-delà des aléas de la communication, reste la tendresse, ces liens indissociables entre eux, cette méditation qu'il décrit sur la difficulté de vieillir et le placement en maison de retraite. « Mon enfance est une boîte pleine de nos souvenirs, » dit le narrateur qui vient d'enterrer son grand-père. [3]

         
« Ce livre, dans lequel -comme Kundera qu'il admire- Foenkinos revisite le mythe nietzschéen de l'éternel retour, est avant tout l'histoire d'une quête. Celle d'un apprenti écrivain, d'un «veilleur de chagrin» qui collectionne les images, les émotions du passé afin d'accumuler «la mélancolie nécessaire» à l'éclosion d'une œuvre. » [4] 
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Interview de Babelio
Les souvenirs semblent avoir été inspirés de faits autobiographiques, contrairement à votre habitude ?
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C'est mon dixième roman, et c'est vrai que c'est le plus personnel. Jusqu'à présent, j'ai eu très peu de rapport avec l'autobiographie. Ceci dit, ce roman est inspiré de choses personnelles, mais il est très loin d`être autobiographique. J'aurais peut-être voulu qu`il le soit davantage, mais j`ai très vite dérapé dans la fiction.
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Comment un écrivain trentenaire parvient-il à transmettre avec une telle exactitude les émotions qui accompagnent cette étape de la vie ? 
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Je me sens une grande proximité avec les personnages âgés. Je trouve cela si héroïque de vieillir. Il y quelque chose qui me fascine dans ce scandale du déclin. Ces dernières années, j'ai passé beaucoup de temps auprès de mes grands-parents, en maison de retraite, alors c`est peut-être de ces années que j'ai tiré l'exactitude. Même si je me dis qu'il n'y a pas de généralité, et que chaque histoire humaine impose des ressentis différents. 
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Votre roman est aussi un recueil de souvenirs de personnages célèbres, qui viennent ponctuer l'histoire. Pourquoi ce choix ?
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Je voulais que chaque personnage du livre se présente sous la forme d'un souvenir. […] Ainsi on trouve dans le livre des souvenirs de Fitzgerald, Nietszche, Alzeheimer, ou encore l'architecte Gaudi. Ce qui était important pour moi était de faire en sorte que toutes ces anecdotes puissent permettre d`apporter un nouvel éclairage sur la question de la mémoire…
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Vieillesse, solitude, mort… Les thèmes abordés dans votre roman sont assez durs, mais grâce à l`humour, on ne tombe jamais dans le pathos. Pensez-vous que l`on puisse traiter de tout avec humour ?
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Je ne pense pas qu'on puisse tout traiter avec humour. Là, il s'agit souvent de second degré, d'ironie, d'absurdité…Quand je dis que les cliniques de l'Education Nationale pour les professeurs qui font des dépressions s'appellent Camille Claudel et Van Gogh, l'humour est là. Pourquoi donnez le nom d`une sculptrice qui a passé 30 ans dans la folie pour une clinique pour dépressifs ? Mon livre, sans cette multitude de détails absurdes qui composent notre quotidien, aurait pu être plus grave. Après, il est vrai que je n`aime pas m`appesantir sur le drame, j'ai besoin de pirouettes légères comme des respirations à l`insoutenable. 
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Votre roman est construit sur l'alternance entre souvenirs passés et présents. Le choix de cette écriture constituée de va et vient temporels s'est-elle imposée d'elle-même ? 
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Oui, c'est une façon de montrer que le présent n'existe pas en soi. Il est composé en permanence du passé, et parfois aussi de projections vers l'avenir. Le présent n'existe qu'avec la considération du passé. C'est l`accumulation de la mélancolie, par exemple, qui permet au personnage principal de pouvoir intégrer le présent, et de pouvoir commencer à écrire.
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tumb    Prix du roman FNAC 2011

Extrait du livre
« Il pleuvait tellement le jour de la mort de mon grand-père que je ne voyais presque rien. Perdu dans la foule des parapluies, j'ai tenté de trouver un taxi. Je ne savais pas pourquoi je voulais à tout prix me dépêcher, c'était absurde, à quoi cela servait de courir, il était là, il était mort, il allait à coup sûr m'attendre sans bouger.

Deux jours auparavant, il était encore vivant. J'étais allé le voir à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre, avec l'espoir gênant que ce serait la dernière fois. L'espoir que le long calvaire prendrait fin. Je l'ai aidé à boire avec une paille. La moitié de l'eau a coulé le long de son cou et mouillé davantage encore sa blouse, mais à ce moment-là il était bien au-delà de l'inconfort. Il m'a regardé d'un air désemparé, avec sa lucidité des jours valides. C'était sûrement ça le plus violent, de le sentir conscient de son état. Chaque souffle s'annonçait à lui comme une décision insoutenable.
.
Je voulais lui dire que je l'aimais, mais je n'y suis pas parvenu. J'y pense encore à ces mots, et à la pudeur qui m'a retenu dans l'inachèvement sentimental. Une pudeur ridicule en de telles circonstances. Une pudeur impardonnable et irrémédiable. J'ai si souvent été en retard sur les mots que j'aurais voulu dire. Je ne pourrai jamais faire marche arrière vers cette tendresse. Sauf peut-être avec l'écrit, maintenant. Je peux lui dire, là. »

Voir aussi
* Mon article sur son roman Charlotte
* Vidéo Fnac ---- Lecture d'un extrait Vidéo
 
Notes et références
  1. ↑ Né en 1974, David Foenkinos est l'auteur de dix romans et d'une pièce de théâtre. « La Délicatesse » publié en 2009 s'est vendu à 375.000 exemplaires. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de pays. « Les Souvenirs » a fait l'objet d'un premier tirage à 50.000 exemplaires.
  2. De La Délicatesse aux Souvenirs
  3. L'Express
  4. ↑ Claire Julliard, "Le Nouvel Observateur" du 18 août 2011.

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David Foenkinos, Vers la beauté

Référence : David Foenkinos, Vers la beauté, éditions Gallimard, 224 pages, mars 2018

« Chacun cherche son propre chemin vers l'apaisement et la consolation. »

           
                                                                                               
Modigliani, Jeanne Hébuterne

Antoine Duris est professeur aux Beaux-Arts de Lyon. Du jour au lendemain, il décide de tout quitter pour devenir gardien de musée, à Orsay. Personne ne connaît les raisons de cette reconversion ni le traumatisme qu'il vient d'éprouver. Pour encore avoir la force de vivre, il n’a trouvé comme solution d’aller vers la beauté. Voilà pour la façade, mais on comprend qu’il existe un secret et qu’une jeune fille, Camille, qui ne parvient pas à oublier le drame qu’elle a vécu.

Mathilde Mattel, la DRH du musée, est très intriguée par cet homme bizarre et taciturne qui parle parfois doucement aux tableaux…
« Il s’approcha du portrait de Jeanne Hébuterne. Quel privilège d’être ainsi en tête-à-tête avec un chef-d’œuvre de la peinture. Bouleversé, il chuchota quelques mots. Il n’entendit pas Mathilde Mattel s’avancer. Elle resta d’ailleurs un instant à observer cet employé figé devant un cadre ; une contagion de l’immobilité. Elle finit par demander doucement :
— Vous parlez au tableau ?
— Non… pas du tout, balbutia-t-il en se retournant.
— Vous faites ce que vous voulez de votre vie privée. Cela ne me regarde pas, dit-elle en souriant. »

         

 C’est dans L’idiot, le célèbre roman de Dostoïevski, qu’on trouve cette phrase : « C’est la beauté qui sauvera le monde ». David Foenkinos avait même pensé à la mettre en exergue puisque dit-il, « il s’agit d’un personnage qui, après avoir vécu un traumatisme, tente de se sauver en s’approchant de la beauté. »

Se tourner vers la beauté, changer de vie n’est pas un acte délibéré, « fragilisé par ce qu’il a vécu, il s’en remet à son intuition. […]Chacun possède son propre chemin de la consolation, et ce n’est pas toujours lié à une décision réfléchie. »

Antoine et Mathilde sont deux être timides, ce qui d’une certaine façon les libère, mais surtout ils sont confrontés à un tournant de leur vie où beaucoup de choses deviennent possible. À travers le personnage de Camille, c’est la peinture qui devient l’art majeur, celui qui  « fait intervenir à la fois le corps et l’esprit. » La vie d’Antoine est un mystère tant qu’il manque des pièces au puzzle de sa vie et qu’on avance dans la vérité de son être.

      

« C'est son corps qui le pousse vers le beau » dit-il dans une interview à Europe 1. Pour son héros, Antoine Duris, c'est en se tournant "vers la beauté" qu'il trouvera le chemin de la guérison. « Lui, c'est ça : être face à une œuvre qu'il admire, face à la beauté. » Antoine, parce qu’il a vécu quelque chose d’effroyable, est tenaillé par la culpabilité. « Son corps le pousse vers ce qui pourra l’apaiser. Et je pense que l'on a, de plus en plus, besoin de ça. »

 Voir mes articles sur ses romans
* Les souvenirs -- Charlotte --
* Le mystère Henri Pick -- Vers la beauté --

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30 mars 2018

Foujita dans les années folles

Foujita au musée Maillol

2018 devrait être riche en événements dédiés au peintre Foujita, à l'occasion du 50e anniversaire de sa mort et de l'Année du Japon en France.

     

C’est au musée Maillol qu’il revient d’organiser cette manifestation de celui qu’on appelait « le dandy des années Folles », plus de 100 tableaux et aquarelles pour dévoiler l'art de Foujita à Paris, centrée sur les années 20. Elle revient sur son activité à Montparnasse de  1913 à 1931 pour se frotter aux grands courants artistiques qui ont travers cette époque, que ce soit le cubisme, le dadaïsme ou l’expressionisme.

         
                                       Léonard Tsuguharu Foujita, "l'homme aux chats"

L’exposition retrace l’histoire d’un destin unique, celui d’un artiste marqué aussi par la culture du Japon, son pays d’origine, que de la culture occidentale. Personnage singulier s’il en est, il évoluera comme un poisson dans l’eau dans cette France des « années folles » qui veut exorciser les années noires de la guerre.

       
       Avec Jean Cocteau                             Avec Pablo Picasso

Il accomplira ce tour de force de traverser les grands courants de son époque en conservant son propre style, même si par simplification on l’a intégré à ce qu’on a appelé « l’École de Paris ». Ses thèmes resteront simples, presque toujours les mêmes, tournant autour de l’autoportrait et des portraits de femmes et d’enfants, des chats et des natures mortes. Les chats et son styles aérien dominé par un contraste de blanc et de noir rehaussés de teintes marron.

         

L’exposition repose sur une centaine d’œuvres provenant de quelque 45 collections privées du Japon, des États-Unis et d’Europe, qui illustrent le génie créateur de Foujita. Les deux diptyques monumentaux, Combats I et II et Compositions au lion et au chien de 1928. Ces œuvres si représentatives des Années Folles montrent sa puissance virtuose et l’influence qui a été la sienne.

     
 Le salon de Montparnasse (détail)                                La luxure

Foujita considérait ces grands formats comme ses tableaux les plus aboutis. Son trait d’une parfaite  sûreté et ses lignes d’une grande finesse révèlent le dessinateur, le croqueur de formes à la virtuosité désinvolte tellement elle paraît naturelle. Il utilise en particulier le sumi, l’encre noire japonaise et le papier pour ses huiles, la couleur vient ensuite, que ce soit la gouache ou l’aquarelle, pour sublimer l’ensemble.

               
        Le couple                                          Foujita dans son atelier

Deux lieux étaient particulièrement chers à Foujita : la chapelle Notre-Dame-de-la-paix qu’il a conçue et décorée rue du Champs-de-Mars à Reims, et sa maison-atelier de la vallée de Chevreuse, à Villiers-le-Bâcle dans l'Essonne.

     
Intérieur de la chapelle de Reims             Son atelier dans l’Essonne

Nul doute que l'exposition de Reims où repose Fujita sera un des sommets de cette "année du Japon" au moment où une donation colossale de 663 de ses œuvres vient d'être faite à la ville qui va lui consacrer une salle entière de son nouveau musée des Beaux-Arts


L'arrivée des occidentaux au Japon

* Voir aussi ma catégorie Arts plastiques --

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28 mars 2018

Hommage au poète René Char

Trente ans déjà, le 19 février 1988, que René Char (1907-1988) nous a quittés. À l’occasion du 30e anniversaire de sa mort, qui coïncide avec les 70 ans de la parution de Fureur et mystère en septembre 1948, de nombreuses manifestations ont été programmées.

         

L’exposition « René Char, Alberto Giacometti : une conversation souveraine »

« Tu as traversé comme une flèche sûre mes poèmes.
J’en suis très ému. »
René Char à Alberto Giacometti, 26 septembre 1965

Exposition à la Galerie Gallimard consacrée à l’auteur des Feuillets d’Hypnos.

Une exposition à deux dimensions, l’une aborde la relation entre René Char et son ami Alberto Giacometti, en particulier autour du Visage nuptial et de Retour Amont [1] ainsi qu’une autre centrée sur le recueil de René Char intitulé Fureur et mystère illustrée d’éditions de luxe, d’estampes et de documents originaux ou inédits.

                 
Giacometti dans son atelier         Exposition proposée par Marie-Claude Char.

Exposition René Char : L’homme qui marche dans un rayon de soleil

Cette exposition consacrée à René Char se déroule au Musée Angladon ainsi qu’à la Bibliothèque Ceccano à Avignon. [2]

Elle se donne pour but de célébrer les paysages poétiques de René Char, d'illustrer sa relation avec les éléments, et tout à la fois de révéler son œuvre au grand public. Source d'inspiration actuelle, sa poésie a largement inspiré des œuvres contemporaines comme L'Homme qui marchait dans un rayon de soleil, parue dans Les Temps modernes en 1949, devenue « L'homme qui marche dans un rayon de soleil ».

             

Tout dialogue entre artistes est particulièrement intéressant pour mettre en relief les interactions entre les créateurs et leurs œuvres. J'avais déjà évoqué en 2013 dans La Postérié du soleil, la connivence entre René Char et Albert Camus, en 2014 la résonance entre le poète René Char et le musicien Pierre Boulez dans un article intitulé Pierre Boulez et René Char puis en 2016, un dialogue pictural entre Picasso et Giacometti.
En voici un nouvel exemple, cette fois entre René Char et Alberto Giacometti.

René Char, Alberto Giacometti : Le Visage nuptial suivi de Retour amont

À l’occasion de cet hommage à René Char, Gallimard réédite dans sa collection Poésie Le Visage nuptial suivi de Retour amont de René Char, illustré par Alberto Giacometti et préfacé par Marie-Claude Char. L’édition est augmentée de deux lettres inédites d’Alberto Giacometti et René Char à propos de Retour Amont.

Née dans les années 30, leur amitié s’est vraiment révélée au lendemain de la Seconde guerre mondiale, évoluant en une connivence intellectuelle, ce que Char appelait dans son langage de poète, des « alliés substantiels ».

 Par exemple, dans Recherche de la base et du sommet,Char consacre un texte à Giacometti qui réalise ensuite un portrait de René Char. Ils aiment échanger dédicaces, lettres et dessins. Ils vont même jusqu’à participer à une œuvre commune à travers deux ouvrages : le manuscrit enluminé de Le Visage nuptial et l’édition de luxe de Retour amont.
Dans Le Visage nuptial en 1963, Char utilise une écriture calligraphiée que Giacometti accompagne de sept dessins qu’il réalise simplement avec des crayons de couleur. Dans Retour amont, deux ans plus tard, le texte typographié par Guy Lévis Mano est illustré par quatre eaux-fortes.

70 ans de la parution de Fureur et mystère

Ce n’est pas seulement sa grande amitié avec René Char qui fera dire à Albert Camus : « Je tiens René Char pour notre plus grand poète vivant et Fureur et mystère pour ce que la poésie française nous a donné de plus surprenant depuis les Illuminations et Alcools. »

Ce recueil de poèmes rassemble les textes écrits par René Char depuis près d'une décennie, de Seuls demeurent et Feuillets d'Hypnos à La Fontaine narrative.

           
La postérité du soleil         Correspondance Char-Camus

Extraits de la préface

« Ils se croisent dans les années 1930, au sein du mouvement surréaliste, signant tracts, pamphlets et participent à la publication d'ouvrages comme Violette Nozières.

Char vient de quitter son village natal de L'Isle-sur-Sorgue, en Provence, à la demande pressante de Paul Eluard, admirateur de ses premiers poèmes. Giacometti, lui, a déserté ses montagnes suisses et son village de Stampa dans le canton des Grisons pour s'installer depuis plusieurs années dans son atelier à Paris, rue Hippolite-Maindron. »

Ils prennent leurs distance avec le surréalisme, surtout par refus d'aliéner leur liberté, de s'inféoder aux canons imposés par Breton et Aragon. Fin de leur aventure surréaliste en 1934, Char quitte le mouvement en 1934 avec la publication du Marteau sans maître et Giacometti en est exclu l’année suivante.

En l’honneur de Giacometti

En avril 1964, René Char est dans le petit atelier du peintre dont les murs sont maculés de plâtre et de traces de peinture. Il assiste au combat du peintre avec son sujet, avec son modèle, une lutte qui ne cesse qu’avec cette espèce de petit déclic qui libère l’artiste.

Char écrit alors son deuxième texte intitulé "Célébrer Giacometti", publié peu après dans le recueil Commune présence pendant que le peintre utilise son stylo pour dessiner le portrait de René Char qui à son tour lui dédie ce texte :

« En cette fin d'après-midi d'avril 1964 le vieil aigle despote, le maréchal-ferrant agenouillé, sous le nuage de feu de ses invectives (son travail, c'est-à-dire lui-même, il ne cessa de le fouetter d'offenses), me découvrit, à même le dallage de son atelier la figure de Caroline son modèle, le visage peint sur toile de Caroline - après combien de coups de griffes, de blessures, d’hématomes ? - fruit de passion entre tous les objets d'amour, victorieux de la mort, et aussi des parcelles lumineuses à peine séparées, de nous autres, ses témoins temporels. »

Notes et références
[1] Visage nuptial et Retour Amont, éditions Gallamard, collection "Gallimard/Poésies"

[2]
Bibliothèque Ceccano et Musée Angladon, 2bis et 5 rue Laboureur Avignon

Voir aussi mes fiches :
* René Char, qui êtes-vous ? -- Ma biographie de René Char --
* La Postérié du soleil, coécrit par René Char et Albert Camus --
* Correspondance entre René Char et Albert Camus --
* Pierre Boulez et René Char -- René Char et Albert Camus --

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27 mars 2018

Dorothy Thompson, J'ai vu Hitler !

Pour mieux comprendre cette époque et la psychologie d’Adolphe Hitler.
L’interview d’Hitler en 1932 par Dorothy Thomson

 

Référence : Dorothy Thompson, J'ai vu Hitler !, Éditions des Equateurs, 75 pages, décembre 2017

Voilà un document intéressant, une interview assez rare d’Adolphe Hitler datant de 1932, c’est-à-dire l’année précédent sa prise de pouvoir par une star de la radio américaine de cette époque, Dorothy Thomson, star des correspondants étrangers, qui réussit après un an d’effort à décrocher une interview d’Hitler, interview publiée aux éditions des Équateurs.  

                                  
Avec son mari Sinclair Lewis [1]              Sa maison de New-York

Ce livre-document est la traduction par Laurent Barucq d’un article qui avait eu un grand écho lors de sa parution en 1932, aussi bien aux États-Unis que dans le reste du monde. La journaliste américaine y raconte sa rencontre avec un "certain" Adolf Hitler. L’homme n’est alors guère plus qu’un agitateur politique qui "surfe" sur la crise économique et son lot de misères qui jettent une partie des peuples d’Europe dans les bras de dictateurs. Il attend impatiemment son élection qui viendra à son heure le 30 janvier 1933. Dorothy Thompson relate son entretien avec précision, présentant un politicien encore marqué par son putsch manqué et son incarcération mais tenaillé par une grande soif de revanche.

Ceci dit, même s’il n’est pas question de juger cette époque à l’aune de nos canons modernes, ce document est intéressant à plusieurs titres. Lorsque cet article paraît en 1932, il est très difficile pour l’homme de la rue d’imaginer que cet Hitler pourrait bientôt mettre l’Europe à feu et à sang. Alors que la réaction actuelle serait plutôt du genre : « Comment n’ont-ils pas compris à l’époque que c’était un homme dangereux et qu’il fallait réagir sans tarder ? » Eh oui, impossible d’appliquer à l’Histoire en train de s’accomplir, les critères qui ont servi à évaluer celle d’hier. [2]

               
Dorothy Thompson                En couverture de Time

En tout cas, ce témoignage est à verser au dossier des prémices du nazisme, de l’image qu’il a pu donner à travers son système de propagande, un témoignage qui valut à Dorothy Thompson en 1939 de passer pour l’une des deux femmes les plus influentes des États-Unis avec Eleanor Roosevelt, la femme du président, d’après le journal The Time. La rencontre avec Adolf Hitler qui est relatée dans ce livre donne une image contrastée du nazisme, entre une interview incluse dans une stratégie de propagande et les propos crus et sans ambiguïté du Führer.

Il n’empêche que la futée Dorothy Thomson s’est complètement trompée dans son jugement quand elle confie : « lorsque je suis entrée dans la chambre d’Hitler, j’étais persuadée que j’allais rencontrer le futur dictateur d’Allemagne, en moins d’une minute je fus convaincue du contraire ». Comme quoi…

D’après son témoignage, elle avait pourtant toutes les raisons d’être déstabilisée par le comportement de son interlocuteur : « L'entretien fut laborieux, car il est impossible d'avoir une conversation avec Adolf Hitler. Il ne s'arrête jamais de parler, comme s'il s'adressait à une grande assemblée. Dans chaque question, il cherche un thème qui le mettra hors de lui, puis son regard se fige dans un coin éloigné de la pièce. Une touche d'hystérie s'insinue dans sa voix, qui s'élève parfois jusqu'en un cri. Il donne l'impression d'être en transe. Il tape du poing sur la table. »

                      
Dorothy et Rebecca West  
[3]                        Mein kampf

Dans cette interview, Hitler sur le fond se livre sans complexe, expliquant très posément ce qu’il compte faire quand il parviendra au pouvoir, disant par exemple : « j’arriverai au pouvoir de manière légale, à la suite de quoi je fonderai un État autoritaire »
Comme quoi… un homme averti n’en vaut pas forcément deux !

Son article ne fut pas du goût de tout le monde parce qu’il lui valut d’être expulsée d’Allemagne l’année suivante. Il faut dire qu’elle le traita d'hystérique et qu’elle fit une fine analyse de la façon dont il exerçait un ascendant sur les foules, à travers ses tactiques oratoires et les fantasmes du populisme.

Notes et références
[1]
Dorothy Thomson a été mariée pendant quelques années au romancier Sinclair Lewis, auteur de Babbitt et prix Nobel de littérature en 1930. La photo les montre en visite à Londres en 1930.
[2]
Voir aussi dans le même ordre d’idée, Les derniers jours de Paris d’Alexander Werth, éditions Slatkine, 2017
[3] Rebecca West, romancière qui écrivit aussi des essais et des articles pour de grandes publications comme The New Yorker, The New Pepublic, The Sunday Telegraph ou The New York Herald Tribune. Ce livre décrit le pouvoir qu'elle ont eu toutes deux à un certain moment de leur vie.

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24 mars 2018

Jules Adler entre modernité et académisme.

Jules Adler (1865-1952), peintre franc-comtois, se rattache directement au courant naturaliste. Ce mouvement, après la révolution réaliste de Courbet et des paysagistes de l’école de Barbizon, préfère à partir des années 1870 prendre comme sujet le quotidien de ceux qui ont une vie difficile, le travail, le monde ouvrier et le monde paysan.

               
Jules Adler, Gros temps au large, matelotes d’Etaples, 1913 Musée du Petit Palais, Paris

Fidèles au projet naturaliste dominé par la figure tutélaire d’Émile Zola en littérature, ces artistes s’attachent au réalisme des situations, cherchant derrière leurs modèles la pesanteur sociale de leurs contemporains.

Jules Adler, aujourd’hui assez oublié malgré une belle carrière de son vivant, n’a jamais depuis lors fait l’objet d’une exposition d’importance. Voilà, cette lacune est maintenant comblée avec les trois expositions planifiées à Dole, au Palais Lumière d'Évian et au musée La Piscine de Roubaix. Ces expositions doivent permettre de découvrir une œuvre complexe balançant entre modernité et académisme, de mieux comprendre ses motivations et sa place dans les évolutions contrastée de la Troisième République.

          
                         Le trottin, 1903, Reims                                               La vendeuse de fleurs

Le catalogue de l'exposition se veut d'abord un support pour illustrer la production d'un peintre engagé et sensible, qui se fit le  porte-parole d'une époque et d'un milieu : « L'œuvre de Jules Adler, bien plus que de déployer la simple palette d'un artiste  régionaliste, affirme une démarche singulière face à la société de son  temps, face à la guerre, aux questions posées à la peinture. Artiste  naturaliste, inspiré directement des conditions sociales de son temps et  attiré par les spectacles de la vie ardente, active et parfois  douloureuse, il incarne une voie alternative ouverte à la fin du  XIXe siècle entre les avant-gardes impressionnistes et l'art académique. »

                       
Le chemineau 1908 (Luxeuil)      Le chemineau (Remiremont)  Femme dans son jardin, 1920

Jules Adler Le peintre des humbles et des figures populaires

La Grève au Creusot peinte en 1899 par Jules Adler est un trait marquant du naturalisme en peinture. Elle rend compte de la façon dont l’artiste, au moins au début de sa carrière, représente "le peintre du peuple", focalisé sur l'importance des luttes sociales. Pendant cette période en particulier, il s’intéresse au petit peuple parisien, profitant aussi par la même occasion de la vogue du naturalisme depuis l'instauration de la IIIème république.

Il lui arrive aussi de peindre des sujets plus légers, comme les fêtes populaires ou les petits métiers des rues et sa palette devient plus légère, plus colorée. Après 1908, délaissant les luttes urbaines et sociales, il se tourne vers la représentation des plus humbles, traduisant dans ses portraits la vérité des destins. Une tendance qui va s'accentuer après le traumatisme de la Grande Guerre.

       
La grève au Creusot, 1899 (Pau)             Un atelier [1]

Jules Adler, un parcours thématique singulier

Posant cette chronologie et ces ruptures comme toile de fond, l’exposition propose un parcours thématique autour de 110 de ses œuvres. Elles proviennent de collections publiques parisiennes (Musée d’Orsay, du Petit Palais, musée Carnavalet), du musée de Luxeuil-les-Bains (dont Adler est originaire) qui a consenti un prêt exceptionnel de 15 œuvres, d’autres musées en région (musées d’Avignon, de Belfort, Besançon, Castres, Dijon, Dunkerque, Gray, Pau, Remiremont, Rennes, etc.) ainsi que de collections privées.

                             
Soir d’été à Paris, 1901 (Gray)      Autoportrait à 64 ans, 1929     Le marchand de journaux, 1906

Ce parcours thématique rend compte de la diversité et complexité de l’œuvre d’Adler, et fait écho, parfois, au-delà de l’histoire et du patrimoine, à des réalités qui sont encore celles de notre monde contemporain.

  
Paris vu du Sacré-Cœur, 1936 (Dole)               Les thermes de Luxeuil-les-Bains

L'œuvre de Jules Adler est représentative des courants multiples et contradictoires qui parcourent cette époque. Par exemple, ses toiles intitulées Le Trottin rappellent certains portraits de Renoir, ses Chemineaux ont des airs de Monet alors que des toiles comme Les Matelotes ou La grève au Creusot, aussi bien dans leur thème que dans leur facture, se rapprochent plus du réalisme d'un Courbet.

    
La rentrée des classes 1905      La Femme aux fleurs           Les communiantes 1923

[1] Le titre exact est : Atelier de taille de faux-diamants au Prè-Saint-Gervais (Intérieur d'Usine), Bayeux, musée d'art et d'histoire Baron-Gérard

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