Frachet

21 septembre 2019

La Bretagne des abers

Ce circuit breton nous a conduits de Brest à Roscoff en passant par le Léon des abers et de la Côte des légendes.
Deux choses m’ont particulièrement séduit dans ce périple. D’abord la côte évidemment, tour à tour découpée à souhait, s’étendant en une succession de criques de roche ou de petites plages de sable, faite de chaos de rochers qui rappellent la région de Trégastel et ses rochers de couleur rose.

Également les clochers caractéristiques de ses églises comme le clocher gothique du Folgoët dominant la façade ouest avec sa galerie de cloches ajourée ou le Kreisker de Saint-Pol-de-Léon, avec lui aussi son clocher gothique du XVè siècle, situé à la croisée du transept avec sa flèche effilée, ses quatre clochetons d’angle qui offrent un beau contraste avec la flèche.
Une spécialité de ce pays de Bretagne, très différente des clochers plus classiques avec un dôme et des lanternons au-dessus d’une galerie.

              
Les clochers : Le Folgoët, Le Kreisker et Pleyben

Brest et son musée océanographique (Océanopolis)
Nous avons passés de beaux moments à Océanopolis situé près du port de plaisance du Moulin Blanc, même si nous n’avons pas pu voir les loutres. Il est composé de plusieurs pavillons dont les plus importants, les pavillons polaire et tropical.

Le parcours est ponctué d’aquariums –jusqu’à 1 000 000 de litres pour celui des requins- qui reconstituent la profusion et les couleurs des fonds marins. Pour casser le rythme de la visite, d’autres supports sont proposés comme des vidéos, des bornes interactives, des panneaux... qui traitent de la biologie des espèces,  les écosystèmes et la protection des milieux.

De Brest à la Pointe Saint-Mathieu
Dans la traversée de la ville, on a pu admirer le pont de la Recouvrance, fermé à cette heure pour laisser passer les bateaux. Après un passage par le Conquet, le promontoire de la pointe des Renards, ce fut la Pointe Saint-Mathieu avec un superbe site largement ouvert sur la mer, son phare et les ruines de son église abbatiale. 
* J’ai bien aimé les ruines de l’église juchée sur le rocher avec son chœur du XIIIè siècle, son donjon carré et la nef aux piliers ronds ou octogonaux.
* À l’extrémité, se trouve une colonne élevée en hommage aux marins morts pendant la Grande Guerre.

Les grands abers
Leur vue est assez déroutante, mélangeant l’eau et la terre, étirant leurs tentacules d’eau à l’intérieur des terres, mais nous n’avons pu l’admirer qu’à marée basse. Le plus intéressant est l’espèce de vaste estuaire que forme l’Aber-Wrac’h avec la presqu’île de Sainte-Marguerite et le phare de la Vierge. Ce dernier, situé au large sur une petite île, qu’on voit fort bien de la pointe, est le plus haut de France.

À Landéda sur la côte, sur le chemin qui mène à une pointe, on peut admirer d’un côté, outre le phare de l’île Vierge, le fort Cézon, le village de Plouguerneau et la baie des Anges, et de l’autre côté, les dunes de Sainte-Marguerite qu’on peut ensuite aller voir ainsi que sa plage en contrebas.

De là, on peut rejoindre un peu plus au sud le petit port de Portsall, devenu soudain tristement célèbre par le naufrage au large de l’Amoco Cadiz qui provoqua une marée noire mémorable. Sur le haut du port de pêche, l’ancre du bateau rappelle à tout jamais l’événement.

La côte des Légendes
De Brignogan-plage à Plouescat, la côte offre un contraste surprenant de chaos rocheux et de belles plages de sable.  C’est particulièrement vrai à Brignogan, situé au fond de l’anse de Pontusval,  où de part et d’autre de la cité des amoncellements de rochers de toutes les formes alternent avec de petites plages qui se cachent dans le chaos granitique.

              

Le phare de Pontusval, situé à la pointe de Beg-Pol, au nord du port de Brignogan-Plage, inscrit au titre des Monuments Historiques, image phare du pays pagan, fête ses 150 ans. Peint en blanc comme les amers, il paraît imbriqué dans des amas rocheux.

Cette partie de la côte compte de nombreux rochers pittoresques. Disséminées le long du littoral, sculptées au fil du temps par la mer et le vent, ces formes étranges sont vraiment intégrées au paysage. On a donné des noms à certaines d’entre elles, tant elles rappellent des forment humaines comme "la créature ensevelie" à Guissény ou le cyclope de Meneham. On dit même qu’elles serviraient de cachette aux korrigans fous qui vous chatouillent les pieds la nuit et changent les panneaux directionnels pour que vous vous perdiez dans les abers ! 

Le site de Meneham est un conservatoire de la mémoire du pays pagan (paysan breton). C’est un lieu très pittoresque à l’abri d’énormes blocs granitiques. Il se présente comme un musée xx qui a abrité à une époque des fermes de paysans goémoniers.

Des espaces muséographiques présentent la vie des habitants qui ont peuplé le site et des artisans ouvrent leurs ateliers au public. A la belle saison, des animations mettent en scène le passé à travers le théâtre, la danse et la musique.

Deux espaces sont centrés sur l’histoire du village. Le corps de garde, bâti entre les rochers et tourné vers la mer, permet de découvrir ses origines. La maison Salou, située au bas du village présente la vie quotidienne des paysans-pêcheurs-goémoniers présents depuis le 18e siècle.
L'ancienne caserne des douaniers accueille des ateliers d'artisans et d'artistes partageant leurs activités, leur métier et leur savoir-faire. (kig ha farz)

 

La Côte des Légendes, qui s’étend sur 34 km, conjugue dunes, marais, rochers, plages et tourbières, à la fois milieu rural et marin, dessinée par le vent et les embruns qui lui donnent de multiples facettes.

Ces milieux naturels sont protégés dans le cadre du réseau Natura 2000, invitant aux promenades botaniques et halieutiques.
Deux d’entre eux sont particulièrement intéressants : vers Guissény, une zone d’étangs s’étire entre la digue du Curnic et la baie de Tresseny, aux paysages contrastés faits de dunes, de prairies humides, estran et étang saumâtre ; de l’autre côté, la vaste baie de Goulven, au panorama changeant selon les marées et les dunes de Keremma présentées dans la Maison des dunes.

De Saint-Pol-de-Léon à l’île de Batz

Saint-Pol-de-Léon possède un beau centre ville, essentiellement entre l’ancienne cathédrale et le Kreisker.

    

La cathédrale Saint-Paul Aurélien conserve des vestiges romans et illustre ce type d’architecture de la fin du 13e siècle. La façade ouest à deux grandes tours et la nef en pierre calcaire de Caen rappellent le style normand. L’ensemble date de la dernière partie du 15è siècle pour le transept et le chœur et le 16è siècle pour le déambulatoire et la chapelle sud.

  

La Chapelle du Kreisker datant des 14è et 15è siècles, contient le prototype du clocher breton. Haut de 78 mètres, il domine la ville et de sa balustrade supérieure, on peut apercevoir par beau temps de nombreux clochers du Léon.
Pendant tout le Moyen-âge, le conseil de la ville s’est réuni dans une salle à l’intérieur du Kreisker.

   
L'autel de la Vierge

A l'intérieur, c'est l'autel de la vierge qui est le plus intéressant avec sa statue, ses vitraux et de magnifiques  bas-reliefs :

       

La Maison Prébendale est l’œuvre d’un chanoine vivant de ses revenus ecclésiastiques (ou prébendes), belle demeure du 16è siècle de style Renaissance bretonne. De l’extérieur, on peut voir des jeux de toiture très plaisants, elle est décorée aux angles d’un lion e d’un dragon, le premier emblème du Léon et le second en l’honneur du le lion, emblème du Léon, et le dragon symbole de Saint-Paul Aurélien qui chassa un dangereux dragon.

Le port de Roscoff

    

Voir aussi mes fiches :
* Balade littéraire en Bretagne -- Bretagne et Côtes d'Armor --
* Julien Gracq en Bretagne -- Le "raz" de Julien Gracq --
* Max jacob en Bretagne -- Gustave Flaubert en Bretagne --

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19 septembre 2019

Le "raz" de Julien Gracq

 

Après une première balade avec Julien Gracq [1] dans ma fiche Julien Gracq en Bretagne, je vous invite à une nouvelle balade en compagnie du prix Goncourt qui a passé plusieurs séjours dans cette région.

Alors professeur d’histoire-géographie à Nantes et Quimper, Julien Gracq balade en son premier roman intitulé « Au château d’Argol » où il décrit entre autres sa découverte de la pointe du Raz à l’automne 1937. C’est à l’École normale supérieure qu’il se lie d’amitié avec le Brestois Henri Queffélec (le père de Yann), qui lui fait découvrir le Finistère.

      
La pointe du raz
          

Voici un extrait de ce premier volume des souvenirs bretons de Julien Graq :

« Le Raz. Quand je le vis pour la première fois, c’était par une journée d’octobre 1937, qui fut en Bretagne (c’était mon premier automne armoricain) un mois exceptionnellement beau. J’avais pris le car à Quimper ; il se vida peu à peu au hasard des escales dans les écarts du pays bigouden. Après Plogoff, nous n’étions plus que deux voyageurs ; nul n’avait à faire au Raz ce jour-là que le soleil qui devant nous commençait à descendre : il y avait dans le déclin de la journée dorée, comme presque toujours dans l’automne du cap, déjà une imperceptible suggestion de brume. La lumière était, comme dans le poème de Rimbaud - et comme je l’ai revue une fois avec B. en septembre sur la grève de Saint-Anne-la-Palud – [la lumière était] « jaune comme la dernière feuille des vignes ».

Le car allégé s’enleva comme une plume pour attaquer l’ultime raidillon qui escalade le plateau du Cap - alors indemne d’hôtels et vierge de parking - et tout à coup la mer que nous longions depuis longtemps sur notre gauche se découvrit à notre droite, vers la baie des Trépassés et la pointe du Van : ce fut tout, ma gorge se noua, je ressentis au creux de l’estomac le premier mouvement du mal de mer - j’eus conscience en une seconde, littéralement, matériellement, de l’énorme masse derrière moi de l’Europe et de l’Asie, et je me sentis comme un projectile au bout du canon, brusquement craché dans la lumière. Je n’ai jamais retrouvé, ni là, ni ailleurs, cette sensation brutale et cosmique d’envol - enivrante, exhilarante - à laquelle je ne m’attendais nullement.

          

Auprès du Raz, la pointe Saint-Mathieu n’est rien. Quelques années plus tôt - en 1933 - parti de Saint-Ives, j’avais visité avec L. le Cap Land’s End en Cornouailles. Il ne m’a laissé d’autres souvenirs que celui d’une vaste forteresse rocheuse, compliquée de redans et de bastions, qui décourageaient l’exploration du touriste de passage. Un château plutôt qu’une pointe, comme on voit dans la presqu’île de Crozon le château de Dinan, mais plus spacieux - moins un Finistère qu’un confin perdu et anonyme, trempé de brume, noyé de solitude, enguirlandé, empanaché de nuées d’oiseaux de mer comme une île à guano.

Ce qui fait la beauté dramatique du Raz, c’est le mouvement vivant de son échine centrale, écaillée, fendue, lamellée, qui n’occupe pas le milieu du cap, mais sinue violemment en mèche de fouet, hargneuse et reptilienne, se portant tantôt vers les aplombs de droite, tantôt vers les aplombs de gauche. Le plongement final, encore éveillé, laboure le raz de Sein comme le versoir d’un soc de charrue. Le minéral vit et se révulse dans cette plongée qui se cabre encore : c’est le royaume de la roche éclatée ; la terre à l’instant de s’abîmer dans l’eau hostile redresse et hérisse partout ses écailles à rebrousse-poil.

Depuis, je suis retourné quatre fois au Raz. Une fois, avec le président du cercle d’échecs de Quimper, nous y conduisîmes Znosko-Borovsky, célèbre joueur d’échecs, que nous avions invité dans notre ville pour une conférence et une séance de simultanées ; avec sa moustache taillée en brosse, il avait l’air d’un gentil et courtois bouledogue. Je ne sais pourquoi je le revois encore parfaitement, silhouetté au bord de la falaise, regardant l’horizon du sud : il y avait dans cette image je ne sais quoi d’incongru et de parfaitement dépaysant. Il ne disait rien. Peut-être rêvait-il, sur ce haut lieu, à la victoire qu’il avait un jour remportée sur Capablanca.

 

Chaque fois que j’ai revu la pointe, c’était le même temps, la même lumière : jour alcyonien, calme et tiédeur, fête vaporeuse du soleil et de la brume, « brouillard azuré de la mer où blanchit une voile solitaire » comme dans le poème de Lermontov. Chaque fois c’est la terre à l’endroit de finir qui m’a paru irritée, non la mer. Je n’ai vu le Raz que souriant, assiégé par le chant des sirènes, je ne l’ai quitté qu’à regret, en me retournant jusqu’à la fin : il y a un désir puissant, sur cette dernière avancée de la terre, de n’aller plus que là où plonge le soleil.

Notes et références
[1] Voir ma fiche Biographie de Julien Gracq --

Autres regards sur la Bretagne
"Yann Queffélec, l'océan, les mots", documentaire de Philippe Baron
Irène Frein, Souvenirs de jeunesse
* L’aber-Ildut de Yan Queffélec - La Granville de Louis Guilloux - Brest par Tanguy Viel --

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Olivier Guez Le siècle des dictatures

Référence : Le siècle des dictatures, sous la direction d’Olivier Guez, éditions Perrin, août 2019

« Les dictateurs sont des gens qui au départ sont des ratés. » Olivier Guez
D’où peut bien venir cet intérêt marqué pour  les dictateurs et leur parcours ? Pour y répondre, L'historien et écrivain Olivier Guez a dirigé cet ouvrage "Le siècle des dictateurs", qui dessine le portrait de vingt-deux dictateurs, parmi les plus célèbres ou moins connus.
    
Historien, écrivain et journaliste, Olivier Guez a reçu le prix Renaudot pour son dernier ouvrage La disparition de Josef Mengele. Dans cet ouvrage collégial, il a travaillé avec des historiens comme Nicolas Werth, Pierre-François Souyri, Bénédicte Vergez-Chaignon, Stéphane Courtois, Eric Roussel, Christian Destremau, des journalistes comme Jean-Christophe Buisson, Emmanuel Hecht, François-Guillaume Lorrain ainsi que Laurence Debray ou l’ancien ambassadeur et directeur de la DGSE Bernard Bajolet.

        
Si la dictature a toujours sévi dans le monde, elle a pris une ampleur particulière après la Première Guerre mondiale avec l'installation des totalitarismes soviétique et fasciste, puis la prise de pouvoir du nazisme favorisée par la crise économique de 1929. Sur tous les continents, ce genre de régimes centrés sur cette idéologie vont établir leur pouvoir sur un ordre impitoyable, générateur de guerres et d’exterminations d'un siècle qu’on a "fini" comme barbare.

« Il est remarquable que la dictature soit à présent contagieuse, comme le fut jadis la liberté. »
Paul Valéry, Regards sur le monde actuel

On connaît les causes et les mécanismes qui ont conduit à leur implantation, qui vont du coup d’état classique au noyautage et à une prise de pouvoir démocratique, qui sera très vite confisquée. Ces dictateurs, mêmes s’ils sont très différents, ont une vision très proche de leur rôle, fondée sur la banalisation de la terreur, un parfait mépris pour la vie humaine et la liberté individuelle. Ils prônent l’embrigadement dans des structures collectives au service du parti unique, un cloisonnement des catégories sociales, la prééminence de l’État et des structures intermédiaires devenues de simples rouages de transmission de l’idéologie du pouvoir.

L’unité en est assurée par Olivier Guez , maître d’œuvre de l’ensemble qui signe également une présentation des plus réussies.
        
                       
Une histoire des juifs en Allemagne depuis 1945
Voyage au cœur du déclin américain

Interview d’Olivier Guez
« L’une des marques des dictateurs en 20ème siècle, c’est que la plupart d’entre eux suivent leur impulsion, leur désir, et ne mènent pas des politiques rationnelles » explique-t-il au micro de France Inter.


« En règle générale, tous ces hommes viennent de milieux très défavorisés, et sans vouloir faire de la psychologie de comptoir, ont des problèmes avec leur père. Ce sont des gens qui au départ végètent, sont des ratés. Mais à un moment, l’Histoire va faire que leur destin va basculer. Ce sont en général de fins tacticiens, des gens malins. À un moment, la porte du pouvoir va s’ouvrir. »

Selon Oliviez Guez , deux raisons essentielles expliquent l’émergence des dictatures au 20ème siècle : « la première vague se déroule en Europe, après la 1ère guerre mondiale qui anéantit quelque part des siècles de société civilisée et policée. De ce chaos naissent les premières dictatures. Puis, après la 2ème guerre mondiale, une deuxième vague de dictatures va toucher essentiellement le tiers-monde, suite à la décolonisation."

Ce 20ème siècle offre de nouveaux moyens aux dictateurs pour asseoir leur pouvoir : « Au 20ème siècle les dictateurs vont pouvoir Au 20ème siècle les dictateurs vont pouvoir mettre la main sur des appareils qui n'existaient pas avant, comme les médias, l’appareil économique. À partir de là, ils vont pouvoir faire absolument n’importe quoi, et en général le pire. […] Ce sont de grands metteurs en scène: à la fois ils racontent des histoires tout à fait farfelues, et de l’autre ils vont mettre en scène ces histoires. »

Selon lui, le peuple a aussi sa part de responsabilité : « On pense à l’Allemagne nazie. Hitler n’a pas la majorité absolue en 1933, mais il est porté par le peuple allemand. Mussolini aussi sera populaire dans les années 20 et une partie des années 30. Pétain, aussi, sera populaire. L’autre possibilité, c’est celle du coup d’Etat. »

Il est sceptique sur les effets positifs qu’ils pourraient avoir : « Ces dictateurs, en général, on un agenda économique de relance, de construction, de travaux publics. Mais assez rapidement on voit que l’économie déraille, et que ça se dirige vers des entreprises tout à fait extravagantes. »
Actuellement, « i
l y a une tentation autoritaire, c’est très clair, parce que l’Europe vit aujourd’hui une crise de modernité.Mais on n’en est pas encore à ce qu’on peut appeler des dictateurs, fort heureusement. »


« Ce qui fait la caractéristique de ces dictateurs au 20ème siècle, ce sont quand même des dizaines de millions ou de dizaines de milliers de victimes. On en n’est pas là. Orban n’a jamais organisé la déportation de qui que ce soit pour l’instant. Salvini boit des mojitos sur la plage mais n’a pas encore fait déporter qui que ce soit, en tout cas en masse. »

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Irène Frain, Secret de famille

Référence : Irène Frain, Secret de famille, éditions Jean-Claude Lattés, 1989
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 Dans ce roman, « Irène Frain, écrit la critique Anne Pons de l’Express, sait prendre son temps pour amonceler les prémices d’un otage qui déchaînera les passions et dénudera les caractères. Elles montrent les troubles de l’âme et la réalité sociale et historique sans caricature. Elle a à la fois l’intensité dramatique et la nostalgie légère qui fait pressentir la force du destin. »
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La magie du récit par Irène Frain
« Ce roman est né d’une rencontre à la fois exaltante et douloureuse. À dix-huit ans quand je me suis mariée, j’ai découvert un pays magnifique : Le Val-de-Loire… Moi la femme venue d’un pays de granit, j’ai succombé au charme étrange de ses falaises creusées dans la craie friable du tuffaut… Et j’ai découvert aussi la face maléfique de ce pays faussement paisible, dans le spectacle d’une famille qui se déchirait.
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J’ai vu des fils renier leur mère, des sœurs menacer physiquement l’enfant de leur frère pour la possession d’un service de petites cuillères… Moi qui n’étais dans ce pays qu’une étrangère –comme mon héroïne Marthe- je me suis dit : "Un jour j’écrirai ce que j’ai vu. Je ferai un roman de ces histoires d’héritage, je mettrai en scène ces rapaces du XXè siècle, prêts à interner leur mère pour faire main basse sur ses biens. Je raconterai la rumeur, les lettres anonymes, la calomnie, la haine. Je ferai un roman de Loire comme il y a des vins de Loire, chaleureux mais toujours un peu âpres…"
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Puis Il y eu un déclic : la découverte par un ami d’un carton à photos bizarrement caché dans un faux-plafond. Ce carton à photos racontait une histoire. Celle d’une famille… unie par le sang mais désunie par les héritages, les propriétés, les mésalliances. Sous ces clichés jaunis, se cachait un secret de famille... Je suis allée à la recherche des mystères de son fondateur, le meunier rancunier et terrifiant que tous nomment le Grand Monsacré, qui règne en patriarche sur ses terres et ses moulins, j’ai interrogé des notaires de province, des historiens de la France rurale et bourgeoise.
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Enfin, j’ai inventé Marthe, l’étrangère, "l’accourue" comme on dit ici, la femme… qui à force de patience, de ruse et de silence, se bâtit une fortune, affronte tous les combats, contre sa belle-famille, contre la rumeur, avant de rencontrer la bataille la plus impossible à mener, aux heures les plus noires de l’Occupation : celle qui l’oppose à son propre fils. 
    
Sept règles pour écrire       « Je n'ai jamais changé, je suis simplement devenu vraiment moi-même. »

Mais Marthe a deux qualités qui, à mes yeux, effacent tout le reste : elle est volontaire et tenace. […] Qui d’entre nous ne s’est pas un jour senti étranger à ce monde en découvrant la haine, la bassesse… La seule chose qui puisse alors nous réconcilier avec la vie, comme Marthe, c’est la beauté de la nature. »

Comment décrire cette forte personnalité qu’est Marthe ? Elle est faite d’une étrange beauté, elle doit tout arracher à la vie, la réussite, l’amour, le plaisir. Dans le roman, c’est son petit-fils qui deviendra le célèbre violoniste Lucien Dolhman, qui n’a pas vraiment connu sa grand-mère et va découvrir à la faveur d’un héritage un carton, espèce de boîte de Pandore plein de révélations.

   

Voir aussi 
* Le roman historique : l'article sur le roman d'Irène Frain intitulé Les naufragés de l'île Tromelin --
* Lou : l'histoire d'une jeune femme insaisissable et de son suicide --


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Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains

                

 « Aujourd’hui je suis raisonnablement heureuse. » Joyce Carol Oates

Un livre implacable sur un thème actuel : le drame de l’avortement qui déchire ici l’Amérique. Il s’agit, selon le Washington Post du «livre le plus important d’Oates ». Peut-être…  En tout cas, il sera en bonne compagnie avec des ouvrages comme Bellefleur, Eux, Blonde, Nous étions les Mulvaney, Maudits, J’ai réussi à rester en vie.

 Une puissance, écrit un critique, et une énergie sans cesse renouvelées, malgré ses 81 ans… et le prix de Jérusalem pour "la liberté des individus dans la société".

Elle a réussi dans tous les genres : romans, nouvelles, poésie, essais, théâtre, livres pour la jeunesse… sans doute une centaine d’ouvrages.

       

 Un appétit d’écrire, « sans doute parce que j'attends toujours d'écrire LE livre qui restera, confiait-elle à Télérama en 2014. Mais je crois que le nombre importe peu, et qu'il faut prendre chaque livre comme une entité indépendante des autres. (…) À chaque ouvrage,  j'explore un nouveau mode d'expression. Un roman est toujours un monde en soi, peu importe que ce soit le troisième ou le vingtième. Certains pensent que j'ai une personnalité multiple. Je crois que je n'ai pas de personnalité du tout. Je suis transparente. J'observe, j'absorbe, et tout ressort dans mes livres. »

Lors d’une interview de Laure Adler en 2012 à l'Université de Princeton, New Jersey, elle se confie sur la perte de son mari  Raymond J. Smith et le journal qu’elle a consacré à sa disparition. « J’étais très seule, je n’étais pas sûre de vouloir continuer à vivre, je ne pouvais pas imaginer l’avenir, je ne pouvais pas penser au lendemain, j’avais besoin de ce journal, je ne pouvais pas écrire un roman car pour écrire un  roman, il faut se projeter dans l’avenir… Le publier a été "complètement thérapeutique". »

          

Pour elle, « écrire est un acte de communication », ne serait-ce qu’à la suite de la publication de son journal intitulé J'ai réussi à rester en vie, elle a reçu de nombreuses lettres de femmes qui avaient aussi vécu la perte de leur compagnon ? Cette expérience traumatisante a été marquée par une période de déprime, si bien qu’elle estime aujourd’hui être "raisonnablement  heureuse".

Dans son Journal, on découvre une femme heureuse parvenant avec les années à trouver un équilibre, écrivant des heures entières dans son appartement, entourée de son mari, Ray Smith, vivant avec lui un "amour amical". Elle aime aussi beaucoup enseigner, côtoyant sur le campus de Princeton des collègues qui comptent parmi les plus connus des écrivains américains comme John Updike, Norman Mailer, Philip Roth, ou le prix Nobel Saül Bellow

       
Joyce Carol Oates avec son mari

On y découvre une femme qui brocarde les féministes, trouvant leurs pensées assez simplistes, celles du bien contre le mal, des femmes contre les hommes, estimant que la révolution sexuelle a été un désastre et qu’elles ont « un désir de réduire tout le monde à la féminité. »  

Une femme que les écrivains-penseurs exaspèrent, pour qui Freud n’a rien compris à la mélancolie,  qui pense que Kierkegaard « est prétentieux », que Paul Valéry et Rilke « peuvent être considérés sous certains aspects comme des individus assez ridicules ».  Elle est toujours dans le doute, ressent fortement « la précarité » des choses et se retrouve dans cette devise de Platon : « Une vie à laquelle l'examen fait défaut ne mérite pas qu'on la vive. »

Reste  l’écriture : « L'art passe en premier, doit passer en premier, et tout le reste est groupé autour, y est subordonné (...) Rien d'autre n'est permanent, rien n'est transcendant, en dehors de l'art. » Mais en fait, l’écrivain ne maîtrise rien et « l'esprit souffle où il veut… »

            

Voir aussi 
* Littérature auteure --

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06 septembre 2019

L’expressionnisme allemand à Évian

Exposition "L’Expressionnisme allemand
Chefs-d’oeuvre de l’Aargauer Kunsthaus et du Osthaus Museum Hagen"

                    
Affiche de l’expo                                 Alexej von Jewlenski Jeune fille

                                                                    au ruban rouge, 1912

Cette exposition organisée à Évian-les-Bains (Palais Lumière Quai Besson 74500 Évian-les-Bains) est l’occasion de découvrir ou de mieux connaître ce mouvement largement méconnu dans une France qui poursuivait alors d’autres voies picturales. [1]

          
Emil Nolde : Jardin à la femme en blanc, 1908           Jardin en fleur et jeune femme,

Pour la première fois, cette exposition réunit deux collections qu regroupent chacune des œuvres des plus intéressantes provenant des différentes phases de l’oeuvre expressionniste en Allemagne entre 1905 et 1937.

       
Ernst Ludwig Kirchner [2] :  
Autoportrait en soldat, 1915    +   Portrait d’Erich Heckel     +    Groupe d’artistes 1913

Sont en effet réunies des chefs d’œuvre de l’Expressionnisme allemand provenant des collections des musées d’Aarau et de Hagen, dans le magnifique Palais Lumière d’Évian, centrés sur les deux principaux mouvements Die Brücke (Le Pont) et Der Blaue Reiter (Le cavalier bleu). Un bel ensemble complété par de superbes gravures sur bois.

      
Karl Schmidt-Rottluff : Paysage avec arbre 1913 + Bateau sur l’eau, 1913

Constituée de quelque 140 oeuvres parmi les plus représentatives de ce courant, l'exposition repose sur les plus illustres peintres de l'époque, en particulier : August Macke, Emil Nolde, Ernst Ludwig Kirchner, Erich Heckel, Franz Marc, Karl Schmidt-Rottluff, Ludwig Meidner, Max Pechstein, Otto Mueller,  et Wassily Kandinsky. [3]

    
                                          Otto Mueller : Paysage avec nu + Filles au bord de l’eau, 1920

L’ambition de l’exposition et de présenter les nombreuses influences de tous ces artistes, en s’interrogeant sur le parcours des avant-gardes artistiques. Le courant expressionniste a commencé en Allemagne au début du XXe siècle. Ces peintres ont en commun une technique picturale basée sur la juxtaposition des couleurs, le recours à des formes abstraites, en fait souvent mélange de figuratif et d’abstrait et une répugnance au recours aux formules imagées traditionnelles.

       
Franz Marc Petite composition III, 1913       Max Pechstein Jeune fille couchée, 1910

La réalité est pour eux la traduction de leur expérience personnelle, ils cherchent à inventer d’autres modèles de vie et d’identité et aspirent à une vie en harmonie avec la nature.
Ils voient aussi avec circonspection le conservatisme de la société de leur époque, le règne de  l’industrialisation et ses conséquences sociales, contestant les modes de vie existants, expérimentant leurs nouvelles façons de vivre à la lumière d’autres cultures.

 
Erich Heckel : Portrait d’homme, 1916 + Printemps, 1916 + Autoportrait, 1906

L'expressonnisme, surtout par ses deux principaux courant mouvements Die Brücke (Le Pont) et Der Blaue Reiter (Le cavalier bleu) marqués par la très forte personnalité de Wassily Kandinsky, eut un rôle déterminant sur l'évolution de l’art pictural au XXe siècle, même si on peut considérer que son existence fut de courte durée.

           
August Macke Femmes brillantes devant un magasin de chapeaux + Portrait de sa femme, 1906
Tanz Malerei, La danseuse

Ces artistes ont largement exploré les champs de recherche formelle, intégrant la complexité de leur époque, la destabilisation des parcours individuels et collectifs. Ils ont de ce fait beaucoup contribué à dessiner de nouvelles approches de l’histoire des arts.

            
Vassily Kandinsky : Dans le gris, 1919                               Segment bleu, 1921

Notes et références
[1] Pratiquement pas d'expositions importantes en France sur l'expressionnisme, depuis celle qui s'est tenue au Grand Palais en 2012.
[2]
Ernst Kirchner étudie l'architecture à l'École supérieure technique de Dresde, où il rencontre Fritz Bleyl, Erich Heckel et Karl Schmidt-Rottluff. À eux quatre, ils fondent le groupe Die Brücke (Le Pont) en 1905, dont ils rédigent le programme l'année suivante.
[3] On peut aussi ajouter : Christian Rohlfs, Conrad Felixmüller, Cuno Amiet, Gabriele Münter, Lyonel Feininger, Max Liebermann, Walther Bötticher...

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03 septembre 2019

Jean-Jacques Rousseau aux Pâquis à Genève

                      
                                                                                                  Sa statue à Genève sur l’île Rousseau

Après que Louis XIV eut révoqué l’Édit de Nantes en 1685, nombre de protestants quittèrent le royaume de France pour pouvoir exercer librement leur culte. La famille Fazy est de ceux-là et trouvent bientôt refuge dans la cité genevoise. Alliés aux Vasserot, ils vont avec bonheur se spécialiser dans la fabrication d’indiennes [1], en particulier Antoine qui s’établit à son compte aux Pâquis en 1706. Son entreprise prospère et en 1719, il va épouser en troisièmes noce Clermonde Rousseau, tante du jeune Jean-Jacques âgé de sept ans.  Clermonde est, écrit-il, « d’une réserve que depuis longtemps les femmes ne connaissent plus. » Ainsi, les liens entre les Rousseau et les Fazy vont se renforcer.

                 
                                           Les rêveries, édition 1782
 
Bien longtemps après, dans Les Rêveries d’un promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau  évoquera la famille de sa tante et racontera une anecdote, une farce que lui fit l’un de ses cousins par alliance, histoire qui, il faut bien le dire, le met en valeur et est tout à son avantage.

« J’allais presque tous les dimanches passer la journée aux Pâquis chez monsieur Fazy qui avait épousé une de mes tantes et qui avaient là une fabrique d’indiennes. Un jour j’étais à l’étendage dans la chambre de la calandre et j’en regardais les rouleaux de fonte : leur luisant flattait ma vue, je fus tenté d’y poser mes doigts et je les promenais avec plaisir sur le licé du cylindre quand le jeune Fazy s’étant mis dans la roue, lui donna un demiquart de tour si adroitement qu’il n’y prit que le bout de mes deux plus longs doigts ; mais c’en fut assez pour qu’ils en fussent écrasés  par le bout et que les deux ongles y restasses. Je fis un cri perçant, Fazy détourne à l’instant la roue mais les ongles ne restèrent pas moins au cylindre et le sang ruisselait de mes doigts.

                           
Partie d’une fresque sur Rousseau, métro Bastille    L'ïle Rousseau à Genève

Fazy consterné s’écrie, sort de la roue, m’embrasse et me conjure d’apaiser mes cris, ajoutant qu’il était perdu. Au fort de ma douleur, la sienne me  toucha, je me tus, nous fûmes à la carpière où il m’aida à laver mes doigts et à étancher mon sang avec de la mousse. Il me supplia avec larmes de ne point l’accuser ; je le lui promis et le tins si bien, que plus de vingt ans après, personne ne savait par quelle aventure j’avais deux de mes doigts cicatrisés ; car ils le sont demeurés toujours… »

Voilà une histoire exemplaire où le jeune Jean-Jacques devenu héros malgré lui, a le beau rôle, en tout cas dans la charmante version qu’il a réservée à ses lecteurs… 

Mais sa parentèle queyrassine  ne lui causa pas que des déboires, on trouve par exemple dans Julie ou la Nouvelle Héloïse le personnage de Fanchon Regard, venu tout droit de Fanchon Fazy, belle-fille de Clermonde Rousseau

                 
                                                     James Fazy

Notes et références
[1] Fabrication de toiles de coton peintes ou imprimées

Voir aussi
* Sur les Fazy : Antoine Fazy --  Daniel Fazy -- Henri Fazy -- James Fazy --

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02 septembre 2019

Paule Constant et la famille

      

Paule Constant a toujours gardé un amour particulier pour les Hautes-Alpes même si elle a passé une partie de sa jeunesse hors de la France. Longtemps sa famille a possédé une maison à Fort-Dauphin et son grand-père avait été en garnison à Embrun près du lac de Serre-Ponçon et résidait alors au château de la Robeyière.

Ceci explique sans doute pourquoi la famille et les relations enfants-adultes représentent  le thème dominant de son œuvre.  Dans son roman Ouregano écrit en 1980, Tiffany une fillette tente sans grand succès de pénétrer « un monde clos et parfait qui l’avait peut-être engendré mais où elle n’avait ni place ni amour. » Son père le capitaine Michel Murano est un soldat qui a combattu en Afrique, sa mère Mathilde une petite bourgeoise égoïste. Tiffany comprend vite qu’elle n’a pas de place entre eux et qu’il vaut mieux ne jamais « se mettre en travers de la vie de ses parents. » Elle devient peu à peu « une petite fille invisible. »

               

Elle se met à détester sa mère, à éviter son contact et fait une fugue qui va précipiter son renvoi en métropole. Dans Propriété privée publié l’année suivante, Tiffany est pensionnaire dans une institution religieuse tenue par les « Dames sanguinaires ». Heureusement ses grands-parents, les Désarmoise, habitent non loin et lui prodiguent l’affection dont elle a toujours manqué.
 Mais au décès de la grand-mère, Mathilde rentre d’Ouregano et pour l’adolescente, l’embellie n’aura été qu’une parenthèse.

Paule Constant écrira en 1994 La fille du Gobernator, une histoire similaire sur bien des aspects, la vie d’une fillette de sept ans, Chrétienne,  qui part à Cayenne avec ses parents où son père a été nommé gouverneur du bagne. Ils forment un couple improbable, sans doute traumatisés par le massacre d’Ypres pendant la guerre, ils vivent dans le passé, lui « un preux » et elle une « Sainte du Moyen Age ». Tiffany deviendra une rebelle, faisant toutes des bêtises qu’elle pourra, tour à tour souffre-douleur et chipie, faisant tout pour se faire détester.

                   

Sauvée par la compassion d’un infirmier, elle reviendra en France à la mort de ses parents, alors que, comme dit un personnage, « la violence des destins camoufle la débilité des individus. »

À y regarder de plus près, on trouve dans ses romans des notations, des références autobiographiques, par exemple dans La fille du Gobernator, sa connaissance de Cayenne où elle a vécu plusieurs années, la grand-mère de Propriété privée qui évoque sa propre grand-mère haute-alpine ou l’Émilie-Gabrielle, l’héroïne du Grand Ghâpal, prénom de cette même grand-mère.

      

Son roman Le Grand Ghâpal, né de sa thèse de doctorat consacrée à « l’éducation des filles de l’aristocratie (XVIè-XIXè siècle) »  [1], raconte l’histoire d’Émilie-Gabrielle qui, au XVIIIè siècle,  se rend auprès de sa tante Sophie-Victoire, abbesse à Paris. Cette dernière a des méthodes très personnelles d’envisager son rôle et d’aspirer à la sainteté, [2] transmettant à sa nièce avant de mourir Le Grand Ghâpal , le fameux bijou symbole du pouvoir de l’abbesse.

Ce roman renvoie à Propriété privée en ce sens que Sophie-Victoire est le négatif exact des "Dames sanguinaires". Sophie-Victoire est une espèce de Tiffany mourant d’ennui dans sa pension, s’y serait au contraire épanouie.

Paule Constant a aussi pris pour cadre romanesque l’Afrique où elle a vécu. Balta se déroule dans une grande ville africaine. C’est l’histoire d’un enfant noir et d’un coopérant français que tout devrait séparer mais qui finiront par se rejoindre. « C’est un livre, dit l’auteure, sur les Blancs qui croient diriger les affaires en Afrique et qui en fait ne dirigent rien du tout. »

     

White spirit quant à lui met en scène un jeune homme assez naïf qui découvre l’Afrique avec stupéfaction : rôle hégémonique des grandes sociétés avec exploitation des populations locales, colonialisme paternaliste, richesses pillées, mais aussi des gens exubérants difficiles à comprendre, des odeurs fortes de fruits pourris…

« De l’Afrique, écrit-elle, j’ai pris toutes mes couleurs, toutes mes odeurs, toues mes non-saisons, toute mon enfance et c’est ainsi… »

Il y a entre ses romans des connivences, des jeux de miroirs, des thèmes qui reviennent en écho, des personnages qui vont et viennent d’un livre à l’autre.

Notes et références
[1]
Déclinée en version grand public sous le titre "Un monde à l’usage des demoiselles", Grand prix de l’essai de l’Académie française.

[2] « Qui n’a pas à votre âge, dit-elle à sa nièce, connu tous les jeux devient une mauvaise abbesse, qui n’a pas ri à gorge déployée devient une méchante femme,  qui n’a pas sauté à la corde restera raide… Il faut vous fortifier dans la joie ! »

Bibliographie
* Ouregano et Propriété privée, éditions Gallimard, 1980-1981, Le Grand Ghâpal, 1991
* Balta, 1983 et White spirit, 1989, éditions Gallimard
* La fille du Gobernator, éditions Gallimard ; 1994
* Un monde à l’usage des demoiselles, éditions Gallimard

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La soupe d’Émilie Carles

               
    Émilie Carles                     Les héroïnes du film

La conteuse du Val-des-Prés

Référence : Émilie Carles, Une soupe aux herbes sauvages, Le Livre de poche

Les Mémoires d’Émilie Carles parues en 1978, Une soupe aux herbes sauvages, fait un tabac, comme on dit couramment. La vieille dame à la peau burinée qui connaît des problèmes de santé, reçoit ses visiteurs chez elle, allongée sur une chaise longue. Chez elle, c’est sa maison du Val-des-Prés dans la vallée alpine de La Clarée du côté de Briançon.
Ah, devenir écrivaine à 68 ans, c’est toute une histoire !

Après une lecture de Clochemerle le roman de Gabriel Chevallier, elle décide (avec son mari alors vivant) d’écrire son Clochemerle à elle. Elle écrit des histoires dans des cahiers, repris ensuite sur des cassettes,  sans but précis, jusqu’au jour où ses enfants lisent ses textes, en sont enchantés et l’encouragent à persévérer.

       
  Vues de la vallée de la Clarée

Et puis se produit dans son petit coin de France un événement qui va bouleverser sa vie : la construction de l’autoroute Marseille-Turin par le col de l’Échelle, détruisant en grande partie "sa" vallée. Réaction immédiate d’Émilie qui sera l’une des plus en vue dans les manifs, maintes fois interviewée. C’est comme ça, de fil en aiguille, que viendra l’idée de publier ses textes.  

Elle n’en continue pas moins de suivre l’évolution du dossier "Autoroute Marseille-Turin", certifiant « qu’elle ne se ferait pas… car elle n’est ni viable ni rentable. »

Dans ses récits, elle n’épargne personne, sans concessions, ne cédant rien au réalisme de ses histoires, si bien qu’elle est assez contestée dans son village, les gens n’appréciant pas toujours le réalisme de ses descriptions. Elle confie dans une interview :  « Je n’ai pas épargné ma famille » parlant de ses deux oncles « qui se sont tranché la gorge », disant qu’elle ne voit pas en quoi elle serait  « responsable de leurs actes. »

            
Spectacle musical tiré du livre   Le couple Émilie et Jean Carles dans leur jeunesse

Mais le livre rencontre vite son public et devient un événement littéraire. Elle est invitée par les plus prestigieux comme Jacques Chancel ou Bernard Pivot. Son slogan à elle, c’est « Vivre, savoir-vivre et laissez vivre. » Elle place au plus haut la dignité sans laquelle tout dialogue est quasi impossible. On sent dans sa pédagogie de la relation, l’approche de l’ancienne institutrice.

En fait, tout ceci repose sur un malentendu. Émilie Carles n’a pas écrit pour illustrer avec ironie les travers de gens qu’elle a connus ou des histoires de famille mais pour dit-elle « le pacifisme, l’antimilitarisme. Je voudrais un désarmement unilatéral parce que c’est le seul moyen d’obtenir la paix dans le monde. »

       
  Présentation du film      Sa maison du Val des prés    Mes rubans de la St-Claude
  
Elle précise d’ailleurs que les deux personnages principaux de son livre sont en fait son père Joseph Allais et son mari Jean Carles, deux hommes qu’elle a admirés, son père dont elle « était très fière » et son mari pour son humanité, sa grande générosité.

Son bonheur en fait n’a pas changé, c’est par exemple au printemps d’aller par les prés qui bordent la Clarée pour cueillir «de l’oseille sauvage, de la drouille, de l’ortie ou barbe à bouc, du pissenlit, de la doucette, du petit chardon des champs ou chonzio, une plante laiteuse le laichuron, du mille-feuilles… »
Une vraie panoplie d’écolo … avant la lettre. 

Voir aussi
* Armand Salacrou à Monêtier-les-Bains --
* Émilie Carles et la Clarée --

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Armand Salacrou à Monêtier-les-Bains

     
                                    
Avec Charles Dullin

Le sergent de Monêtier-les-Bains

Pendant l’été 1928, un jeune couple de Normands Lucienne et Armand Salacrou se balade en Haute-Provence et  décident de s’installer dans le village de Monêtier, au pied du Lautaret dans la vallée de Briançon : « Nous nous arrêtâmes au Monêtier-les-Bains, l’hôtel, comble, nous logea chez l’habitant et ce fut chez une vieux montagnard du pays, sergent retraité. »

Ils forment, comme on dit, un beau couple, elle éclatante et lui plein d’entregent et d’énergie. Il cherche encore sa voie, après des études de droit et de philosophie, il voudrait s’orienter vers le journalisme et le cinéma. Mais pour l’instant, il s’occupe de publicité, en particulier de promouvoir le produit phare anti-poux mis au point par son père et commercialisé sous le nom de "Marie-Rose".

                 

À Monêtier, il se lie d’amitié avec son hôte : « Je suis étonné par la douceur, le calme de ces retraités qui reviennent installer leur mort au village de leur enfance. » Il lui fait découvrir la montagne, cheminant « dans les sentiers de chèvres » pour cueillir du génépi, « une balade vers deux mille mètres à la recherche de cette herbe odorante et nous redescendîmes, talons bien calés, en glissant sur des névés dont je découvrais l’existence. Ce fut pendant des années un souvenir éblouissant… »

                         

C’est pour lui une découverte, d’une certaine façon de vivre autant que de lui-même, « je ne formulais pas encore cette évidence que je n’aime le soleil que dans le froid, dans les neiges des montagnes, que je ne respirais avec bonheur qu’au-dessus de mille mètres. » Ce Normand se découvre une vraie dilection pour le rude climat montagnard des Alpes, cet air pur des cimes qui, pense-t-il, lui manqueront une fois les vacances terminées.

        

Quand il ne s’adonne pas aux plaisirs de la montagne, il reprend l’écriture d’une pièce de théâtre Les Frénétiques, qui n’a certes pas la valeur de ses deux plus grands succès, Une femme libre parue en 1934 et L’inconnue d’Arras l’année suivante. Il connaîtra alors beaucoup de succès et sera même élu membre de l’Académie Goncourt en 1949.

À la fin de sa vie, comme le raconte sa fille Laurence dans ses souvenirs, [1] il repense souvent à "ses" montagnes quand « des blocs de nuages se bousculaient en chaos au-dessus de la mer et le soleil derrière, lançant de grands jets de lumière entre les failles, y sculptait les glaciers et les cimes de leurs vacances d’autrefois. » une grande nostalgie pour évoquer ces montagnes que, il le sait, il ne reverra pas.

               

Notes et références
[1] Laurence Salacrou, L’ombre d’un roi, éditions Calmann-Lévy

Voir aussi
* Armand Salacrou, Dans la salle des pas perdus, tome 1 : C’était écrit, éditions Gallimard
* Salacrou : L’alpinisme mène à tout --

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