Frachet

20 février 2019

Daniel Dessert, L'argent du sel

Référence : Daniel Dessert, "L'argent du sel", le sel de l'argent, éditions Fayard, 2012, isbn 978-2-213-66276-3 

    

Introduction

Pression fiscale, thème qui balaie l'Histoire de France et génère ponctuellement des révoltes comme les célèbres jacqueries de l'Ancien régime.  Le 17ème siècle n'en est pas exempt , témoins la révolte des croquants en 1636-37 dans l'Angoumois et le Périgord, des va-nus-pieds dans la Normandie en 1639, les émotions rurales dans le Centre et le Sud-ouest en 1643-44, le temps de La Fronde entre 1648 et 1652 ou les émeutes de 1655-56 qui se prolongent en 1659 jusqu'en Provence.

On pourrait encore citer, toujours au cours de cette époque, celle des Lustucrus dans le Nord en 1662 qui s'étend l'année suivante au Berry et au Béarn, toujours motivées par la pression fiscale qui a tendance à s'aggraver, la maltôte, ces  impôts extraordinaires qui ont tendance à devenir ordinaires, et surtout les diverses formes de gabelles, impôt sur le sel, denrée grevée par des taxes exorbitantes.

Pour pourvoir à la soif de liquidités de l'État, surtout dans un temps traversé par les guerres quasiment continues, que ce soit la guerre de trente ans (1618-1648), les deux Frondes (1648-1653) et la guerre avec l'Espagne qui se termine par le traité des Pyrénées en 1659, les financiers drainent des masses considérables de numéraire et empruntent à des officiers (les possesseurs d'offices, représentant 68% de l'ensemble des prêteurs), voire à la noblesse et la haute aristocratie.  Le plus souvent, ils restent anonymes, passant par des hommes de paille. Des inconnus, des "bourgeois de Paris" comme on les nomme pudiquement dans les contrats, dissimulant parfois de grands noms comme Michel Le Tellier ou Monsieur le Prince. C'est par exemple le cas d'un certain Blaise Abeille qui place 100.000 livres que sa condition ne justifie en rien, au nom d'un bailleur anonyme dont le nom n'apparaît sur aucun contrat.

    

L'argent du sel : le cas Claude Charlot

Ce simple bourgeois parisien venu de Tarascon va devenir en quelques années l'un des principaux financiers du pays, couronné en 1628 -sous couvert de son prête-nom Thomas Guyot- par l'octroi de la Ferme générale des gabelles de France. Rapidement, il assure la gestion d'activités militaires et logistiques -ce qui lui permet de côtoyer des gens d'influence- et administre les biens du prince Henri II d'Orléans-Longueville, exerçant ensuite en son nom le gouvernement de Picardie. Il se marie dans son milieu en 1619, augmentant ainsi sa sphère d'influence et de futurs partenaires, avec Anne Aymeret, fille d'un maître des comptes, une flatteuse  "alliance de la robe".

Toujours à la recherche de partenaires, il collecte toujours plus de fonds,  -plusieurs centaines de milliers de livres en quelques années- nantis par ses activités de promoteur immobilier.  Il enchaîne très vite la gestion d'offices, Trente cinq sols de Brouage, Ferme générale des gabelles du Lyonnais, et jusqu'à la Ferme générale de France en 1628.

A partir de 1624, il atteint son apogée, utilisant l'habituelle "savonnette à vilain", acquérant le duché de Fronsac et le marquisat de Longny. L'arrivée au pouvoir de Richelieu entraîne la chute du surintendant La Vieuville et de son beau-père, le financier Vincent Bouhier, sieur de Beaumarchais. L'affaire Fouquet n'a donc rien eu d'exceptionnel, les surintendants des finances servant à l'occasion à redorer le blason de l'État et à récupérer facilement de l'argent. (Philippe IV avec la liquidation des Templiers fait figure de précurseur) Mais le pouvoir a aussi besoin de la surface financière de Claude Charlot et la redoutable Chambre de justice, malgré un lourd dossier à charges, va largement l'absoudre ainsi que son alter ego Antoine Feydeau. Il faut également remarquer qu'ls bénéficient tous deux de protections au sein même de la famille royale, la reine mère en particulier pour Claude Charlot, qui parallèlement participe aux activités maritimes du Cardinal.

Seulement, Claude Charlot éprouve de plus en plus de difficultés à réunir des fonds, manque de diligence de ses bailleurs, et son concurrent Thomas  Bonneau dénonce ses carences. La suprématie de Richelieu après la Journée des Dupes aggrave encore ses difficultés -le vent semble avoir tourné pour lui et ses alliés-  ses protecteurs ne se bousculent pas à sa porte et il devra passer la main, sauvant ce qu'il peut de son empire financier.

Gabelle et société

La surface financière des fermiers et des bailleurs de fonds reflète leur situation clanique. Il s'agit donc de réseaux socialement très homogènes, microcosme à la fois concentré dans la finance et ramifié en familles, alliés et obligés, « trame du capitalisme de la France d'ancien régime. »

Voir mes fiches
* Daniel Dessert, Colbert -- Daniel Dessert, L'argent du sel --

 <<<<<< Christian Broussas – Feyzin, 20 février 2013 - © • cjb • © >>>>>>>

Posté par Frachet à 20:25 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


12 février 2019

Stefan Lemny, Emmanuel Le Roy Ladurie

Référence : Stefan Lemny, "Emmanuel Le Roy Ladurie, Une vie face à l’histoire", éditions Hermann, 570 pages,  décembre, 2018

   

Emmanuel Leroy Ladurie fait partie de cette génération qui, dans le sillage de Fernand Braudel, a envisagé l’histoire non plus comme une suite d’événements, de destins personnels ou dynastiques mais dans sa dimension sociologique. Il a fait partie de ce mouvement qu’on a appelé L’École des Annales avec des historiens comme Lucien Febvre, Georges Duby ou Jacques Le Goff.

Son apport particulier est qu’il a su allier la synthèse socio-historique d’une époque à des talents de conteur, en écrivant un ouvrage de référence dans ce domaine Montaillou, village occitan dont le succès a vraiment été une surprise dans un domaine qui n’a pas l’habitude des grands tirages. Cette biographie retrace ses principaux apports, plus particulièrement en ce qui concerne l’étude de la France rurale de l'Ancien Régime, vue aussi bien à travers la vie quotidienne que les variations du climat.

        

Deux œuvres ont marqué son parcours : son Histoire du climat depuis l’an mil parue en 1967 en deux tomes chez Flammarion et Montaillou village occitan de 1294 à 1324 (Gallimard, 1975) où, à partir des registres de l’Inquisition, il a retracé la vie des habitants de ce village de Haute-Ariège, voué au catharisme, montrant qu’on pouvait, tout en étant attractif, étudier l’histoire autrement et la replacer dans le cycle d’évolution de l’humanité. [1]

Au cours de sa longue carrière, Emmanuel Leroy Ladurie  a connu bien des honneurs, par exemple parmi les plus prestigieux, professeur au Collège de France, président de la Bibliothèque Nationale de France (BNF), créateur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) ou depuis 1993 membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

           
 
Son parcours biographique part d’une enfance en Normandie auprès d’un père qui sera Ministre de l’Agriculture sous Vichy avant de démissionner en 1942. Dans l’immédiat après-guerre, il va intégrer la Khâgne du lycée Henri-IV puis Normale Sup, devenant aussi militant syndical et communiste tout en passant un certificat d’histoire du Moyen-Âge et un diplôme d’Études supérieures sur la guerre du Tonkin.

Avant de devenir professeur d’université puis au CNRS, il enseigne à Montpellier de 1953 à 1957. Ce séjour sera pour lui un tournant puisqu’il y débute une thèse sur « L’histoire agraire du Bas-Languedoc sous l’Ancien Régime » avec Ernest Labrousse et Fernand Braudel, exploitant à cette occasion des données météos pour introduire sa thèse. Fernand Braudel l’embauche alors dans son  Centre de Recherches Historiques (CRH), à l’École Pratique des Hautes Études, où il participe à une enquête sur les « Villages désertés ».

             

Après sa thèse publiée en 1966 sur « Les Paysans du Languedoc », il revient à Paris comme directeur d’études au CRH où il s’intéresse surtout à l’histoire de la France urbaine, la production agricole sous l’ancien régime, la statistique française, ainsi qu'une anthropologie du peuple français. Sa thèse a en effet été très remarquée, novatrice, analysant la vie rurale sous ces différents aspects : relations familiales, alimentation, conscience paysanne, religion et mentalités. Elle constitue une approche multi dimensionnelle avec ses aspects politique, socio-économique, religieux et s’inscrit ainsi pleinement dans l’esprit des Annales.

À cela s’ajoute une thèse complémentaire « Les Fluctuations du climat en Europe occidentale depuis l’an mil ». C’est le début d’une étude systématique du climat et de ses conséquences sur l’histoire humaine qui débouchera sur son Histoire du climat depuis l’an mil  parue en 1967, constituant dont Pierre Chaunu dira qu’il constitue « une vraie révolution ». [2] Profitant de la notoriété des Annales, il défend la coopération internationale du CRH avec les universités américaines.

              

À cette occasion, il constate la présence de deux Frances : « D’un côté, au Nord-Est une France plus riche, plus développée, plus intégrée,… de l’autre, une France pauvre et souvent rebelle. » Analysant le fonds Vicq d’Azir de l’Académie de Médecine, il tente d’établir des liens entre  les maladies et le climat au XVIIIe siècle. [2]

En 1973, il succède à Fernand Braudel  au Collège de France, à la chaire « Histoire de la civilisation moderne ». Sa première leçon, « L’histoire immobile », privilégie le temps long (de 1300 à 1700), qu’il constate marqué par une grande stabilité, surtout sur le plan démographique, note les phénomènes importants tels que « l’agent microbien » responsable d’épidémies comme la peste, la malnutrition et les famines, la responsabilité des armées propagatrices de microbes aussi mortels que la guerre elle-même. Il étudie également le rôle des pratiques sexuelles et du mariage dans l’équilibre démographique.

L’étude des transformations sur un temps long comme sa saga sur l’évolution de la famille d’origine suisse des Platter (en trois volumes) ne l’empêche pas de s’intéresser aussi au fonctionnement des mécanismes sociaux dans son Saint-Simon ou le système de la Cour ou Le carnaval de Romans.

           

À partir des années 2000, il participe à de nombreux débats et émissions audiovisuels et télévisés, élargissant son champ de recherche, s’intéressant à l’évolution de l’Europe et s’impliquant dans la défense des libertés et d’abord contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie.
Il va aussi s’engager pour transformer la Bibliothèque Nationale, devenant administrateur en 1987, travaillant à sa transformation en Bibliothèque Nationale de France (BNF) en 1994, œuvrant pour l’enrichissement des collections patrimoniales.

La distance qu’il a prise avec l’enseignement lui a permis depuis quelques années de revenir à des synthèses comme sur l’Histoire de France avec LHistoire de France sur l’Ancien régime (en trois volumes) et sa Brève histoire de l’Ancien régime du XVe au XVIIe siècle parue en 2017 qui va d’Henri IV au début de la Révolution (1461-1789).

Il se veut tout à la fois un novateur et un continuateur, prônant l'approfondissement de la méthode historique, à travers une démarche alliant recherche documentaire, synthèse et réflexion sur leur signification par rapport au champ de l’étude entreprise. [3]

 
                                  Au Collège de France

Notes et références
[1]
Montaillou, village occitan a connu un succès mondial, avec vingt-deux traductions recensées depuis. 

[2] Il a publié aussi une monumentale Histoire Humaine et Comparée du Climat en trois volumes qui correspondent à trois périodes successives : Canicules et glaciers XIIIe-XVIIIe siècle ; Disettes et révolutions, 1740-1860 ; Le réchauffement de 1860 à nos jours
[3] Voir par exemple sa pensée sur la manière de « Faire l’histoire » qu’il aborde dans sa contribution à l’ouvrage collectif Le territoire de l’historien parue chez Gallimard en 1978.

<< Christian Broussas – Emmanuel Le Roy Ladurie - 12/01/2019 < • © cjb © • >>

Posté par Frachet à 17:39 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

11 février 2019

L'assomption

 

Si ce mot est bien connu dans son sens religieux qui signifie élévation, il surprend souvent quand il est utilisé dans d’autres acceptions, en particulier dans le sens d’élévation de l’esprit ou d’approche déductive.  
D'un point de vue étymologique, l'Assomption se distingue du mot ascension, le premier issu du latin ad sumere ("être transporté vers", alors que le second vient du latin ascendo ("qu'on monte soi-même").

I.− PHILOSOPHIE et LOGIQUE
A.−
En Philosophie, fait d’accepter ce que l’on est.

− Chez Sartre, c’est le fait d’accepter avec lucidité ce que l'on est, ce que l'on désire ; une manifestation d’une liberté qui s’assume en tant que telle.

« Mon arrachement à Autrui, c'est-à-dire mon Moi-même, est par structure essentielle assomption comme mien de ce moi qu'autrui refuse ». Sartre, L'Être et le Néant, p. 345.

« Dans une vie authentiquement morale, il y a libre assomption du désir et du plaisir... » S. de Beauvoir, Le Deuxième sexe, t2, p. 216.

B.− En Logique, acte d'assumer, de s’approprier une proposition, une hypothèse pour développer une opération déductive.

« Toute pensée réfléchie existe quand le sujet devient capable de raisonner de manière hypothético-déductive, c'est-à-dire sur de simples assomptions sans relation nécessaire avec la réalité. » J. Piaget, Psychologie. de l'intelligence, p. 177

− Seconde proposition d'un syllogisme (la mineure) : « Cette assomption est contestable ».
− L'assomption d’un risque est la façon de le prendre en compte pour en minimiser le plus possible la portée et viser à l’éliminer.

         
L'église de l'assomption à Pise                    L'assomption à Chartres

II.− RELIGION

L’Assomption de la Vierge Marie, fêtée le 15 août,est un dogme chrétien où Marie a été enlevée corps et âme au ciel.
« Je communiai le lendemain, jour de l'Assomption, 15 août. » George Sand, Mémoire t. 3

− Œuvre d'art figurant l'Assomption« … le tableau du maître-autel, l'Assomption, si harmonieux, si éclatant, d'une lumière attendrissante, suave et tendre à faire pleurer. » Jules Michelet, Journal, p. 345.

Par. Extension, élévation de l'esprit ou de l'âme qui sublime la réalité, les valeurs : « Ce mariage fut, pour la jeune paysanne, comme une assomption. La belle Adeline passa sans transition des boues de son village dans le paradis de la cour impériale. » Balzac, La Cousine Bette, p. 22.

« Selon qu'il fait plus ou moins clair en nous, ce sont toujours les mêmes chutes ou les mêmes assomptions. On est ange ou bête, jamais homme. » Guéhenno, Journal d'une Révolution, p. 127.

Le verbe Assompter (verbe intransitif) : néologisme signifiant s'élever dans le ciel, en parlant de la Vierge. Cf  Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe, t. 4, p. 346

   
L’Assomption par Rubens, Anvers et par Le Corrège Parme

<< Christian Broussas – L'Assomption - 11/02/2019 < • © cjb © • >>

 

 

Posté par Frachet à 05:15 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

10 février 2019

Marc Chagall Expo à Aix

Du monochrome à la couleur

       Le cirque 1961

Cette exposition consacrée à Marc Chagall est organisée à Aix-en-Provence dans la très belle et met en lumière le cheminement de l’artiste, son renouvellement artistique de l’immédiat après-guerre à sa mort en 1985.
À travers quelque 130 œuvres qui couvrent tout le spectre de sa création, constituées de peintures, dessins, lavis, gouaches, collages, sculptures et céramiques, on peut voir l’évolution de Chagall du noir et blanc vers une recherche de luminosité des couleurs.

       
Nu mauve 1967                 Le philosophe vindictif 49     Au fil du temps 68

Vers la couleur  

Celui qu’en son temps on a appelé le "maître de la couleur", n’a cessé de rechercher une harmonie entre la couleur et le noir et blanc. Un parcours fondamental dans le renouvellement de son art, aux lendemains de la guerre.

  
Affiche de l'exposition - Le cirque                Chagall et sa femme Vava

En fait, cette démarche a commencé très tôt, dès les années 1920 et 1930. Durant l’après-guerre, la couleur noire, est devenue pour lui le symbole de sombres souvenirs sombres mêlés à une volonté plus positive d’une Europe qui évolue vers la paix et la démocratie. Sa pratique est alors, alliée à un style très personnel, d’explorer la palette des tonalités chromatiques vers une recherche des couleurs les plus lumineuses.

    
Le chandelier 1956     Chagall peignant le plafond de l'Opéra Personnages de l'Opéra 70

Aux États-Unis, il va aussi travailler, grâce aux commandes de décors et costumes pour le ballet, sur un espace pictural monumental, appliquant à cette nouvelle dimension son appétence pour la couleur définie alors comme un élément essentiel dans la conception de volumes et d’espaces.

 
Le garçon dans les fleurs 55     Les amoureux au poteau  51      Autoportrait au fond jaune

Explorer différentes techniques 

L’exposition se propose de montrant le processus de création, la diversité des techniques utilisées que Chagall expérimente après son retour d’Amérique en 1947 : la peinture bien sûr mais aussi la gravure, la sculpture en marbre, en plâtre, en bronze et également la céramique.

            
Le village fantastique 68-71         La danse 68-71                     Le rappel 1970

Les œuvres présentées proviennent de collections privées et en particulier de prêts exceptionnels d’un musée de Tokyo, certaines œuvres très rarement exposées en Europe.
D’autres œuvres, notamment certains collages, n’avaient encore jamais été exposées, comme Esquisse pour le concert, Esquisse pour Le clown rouge devant St-Paul et Esquisse pour Personnages de l’Opéra. Les grandes huiles des années 1968-1971 (L’arlequin, Le nu mauve et Le village fantastique) ont ou ainsi être présentées avec leurs esquisses et collages préparatoires.

      
Bella                                      Portrait de Vava                Le joueur de mandoline

<< Christian Broussas – Chagalle Aix - 10/02/2019 < • © cjb © • >>

 

Posté par Frachet à 18:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

09 février 2019

Jean-Yves Le Naour, L’assassinat de Clémenceau

Référence : Jean-Yves Le Naour, "L’assassinat de Clémenceau", éditions Perrin, 200 pages, février 2019

  

L'attentat contre Clemenceau : un récit historique avec une pincée de roman policier

Relations entre politique, justice et presse dans l’entre-deux-guerres au début du XXe siècle.

Jean-Yves Le Naour, l’un des meilleurs spécialistes de cette époque et en particulier de la Grande guerre [1], enquête sur cet assassinat raté contre l’homme politique le plus adulé du moment, surnommé "Le père la victoire" après l’aura recueilli par la victoire sur l’Allemagne. Alors, pourquoi vouloir assassiner un homme porté au pinacle, pourquoi cette volonté d’aller à contrecourant de l'opinion publique, s'attaquer à un homme qu’on aurait pu considérer comme intouchable, et dont Clémenceau portera les stigmates jusqu’à sa mort.

La presse est quasi unanime pour s’élever contre cet acte inique :
 « Coup de revolver contre M. Clemenceau. Le président du Conseil serait légèrement blessé » (Le Populaire), Un attentat contre la France victorieuse. Dix balles contre Clemenceau » (L’Action française), « Le criminel serait un anarchiste » (La Croix), « Vive Clemenceau ! » (Le Petit Parisien). On le constate, la une des journaux, ce 20 février 1919, retentit de l’immense émoi qu’a suscité la tentative d’assassinat contre le président du conseil le jour précédent.

               
La Grande guerre (1)            La Grande guerre (1)       L'archiduc françois-Fedinand


Reprenons les faits : le 19 février vers à 8 h 40, Clémenceau s’apprête à monter dans la Rolls-Royce que  conduit son chauffeur Coujat pour aller au ministère de la Guerre. Visé par plusieurs coups de revolver, il est blessé à l’épaule, il réussit à se réfugier dans sa voiture. À l’angle de la rue Franklin et du boulevard Delessert, un jeune anarchiste, Émile Cottin, [2] qui reproche à Clémenceau d’avoir employé la force pour briser des grèves, tire sept fois en ne parvenant qu’à le blesser légèrement. Émile Cottin [3] est rapidement condamné à mort, mais le « Tigre », fidèle à lui-même, obtiendra en fin de compte que cette peine soit commuée en dix ans de réclusion.

              
La Grande guerre (3)        La Grande guerre (4)       La Grande guerre (5)

Sur les blessures occasionnées à Georges Clémenceau, nous possédons quelques témoignages qui nous permettent de compléter ce récit :
Le médecin major Laubry, appelé au chevet de Clémenceau, arrive et constate que ce dernier a été atteint par trois balles dont l'une « a pénétré un peu de biais dans la région scapulaire droite, derrière l'omoplate, le trou d'entrée étant situé à proximité de la colonne vertébrale. »
- Ce n'est rien, remarqua le Tigre, en regardant son pardessus troué.

Le mercredi après-midi, le Président de la République, Raymond Poincaré, vient prendre des nouvelles du blessé à son domicile rue Franklin. Dans la soirée, un bulletin médical rassure la foule, massée devant son domicile. Clemenceau passe un examen radiographique : la balle a atteint le poumon et s’est logée tout près du cœur  à quelques centimètres de la colonne vertébrale. Il refuse qu’on la lui extrait, disant : « Puis-je vivre avec elle ? »
- Pourquoi pas ? lui répond Laubry, son médecin.
- Alors, nous tâcherons de faire bon ménage, répond-il.

            

Notes et références
[1]
JY Le Naour a publié une histoire de la Grande guerre en 5 tomes : La grande illusion (1), L'enlisement (2), L'enfer (3), La paix impossible (4) et L'étrange victoire (5) ainsi qu'un livre-synthèse intitulé simplement La Grange guerre.
[2]
Le journal Le Libertaire prendra la défense de Cottin, en particulier  au motif que Vilain l'assassin de Jean Jaurès venait d'être acquitté.

[3] Libéré en 1924, Cottin sera volontaire pour combattre en 1936 au sein de la Colonne Durruti, en Espagne, où il meurt sur le front d'Aragon en octobre 1936.
Sur ces circonstances, voir l’article de la Société d’histoire Auteuil-Passy

      
                                           Fiche d'Émile Cottin après la tentative de lynchage

Voir aussi
* Paul Savigny, Louis Lecoin, Émile Cottin, Alphonse Barbé, Eugène Bevent, Les Anarchistes et le cas de conscience, Éditions de la Librairie Sociale
* Outre La Grande guerre, JY Le Naour a écrit de nombreux ouvrages sur cette période, en particulier Verdun (3 tomes), Les taxis de la Marne, Le soldat inconnu, Le front d'Orient, L'affaire Malvy ou Les Poilus.

Mes fiches Histoire récentes
* André Tardieu --L'empereur Trajan -- Jacques Le Goff & le Moyen-Âge --
*
Éric Vuillard, La guerre des pauvres -- La goûteuse d'Hitler --
*
Hitler, Entretiens oubliés -- L'assassinat de Clémenceau --

<< Christian Broussas – Clémenceau - 09/02/2019 < • © cjb © • >>

Posté par Frachet à 21:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :


Éric Branca, Les entretiens oubliés d'Hitler

Référence : Éric Branca, "Les entretiens oubliés d'Hitler" 1923-1940, éditions Perrin, 260 pages, février 2019

               

Historien et journaliste, Eric Branca a publié une étude très intéressante sur la lutte d’influence qui, durant une trentaine d’années, opposa les États-Unis à la France gaullienne (L’ami américain – Washington contre de Gaulle, 1940-1969, Perrin,  août 2017). Son ouvrage montre bien en tout cas la stratégie impérialiste américaine initiée par le président Roosvelt, qui fait que quand un allié même fidèle des États-Unis a des velléités d’autonomie et  refuse d’abdiquer ses intérêts vitaux, il est fort mal traité.

Cette fois, il s’intéresse à Hitler et plus particulièrement à sa puissance de manipulation en matière de propagande, à la fascination qu’il a exercé sur le monde politique et le monde de l’information, le mensonge érigé en raison d’état.

Hitler parle

            

Même pendant sa difficile marche vers le pouvoir entre 1923 et 1933, et bien sûr jusqu’au début de la guerre, Hitler a joué avec le désir de beaucoup de dirigeants politiques et de pays de refuser ne dévoilant jamais ses véritables desseins, jurant ses grands dieux qu’il était l’un des plus ardents défenseurs de la paix dans le monde, alors que pour lui ne n’était qu’une arme destinée à jeter le trouble sur ses véritables intentions.

Il n’avait pas son pareil pour utiliser la presse démocratique à son profit. Complétant et  corrigeant souvent ses nombreux discours, il accorda volontiers des entretiens à des journalistes dûment sélectionnés pour mieux endormir les opinions publiques occidentales sur la réalité de ses objectifs et la façon radicale dont il envisageait leur mise en application.

Malgré l’énorme littérature qui lui a été consacrée depuis sa mort, ces interviews, accordées aux plus illustres correspondants américains, britanniques et français de l'époque, n'ont pourtant jamais fait l'objet d’une véritable publication, si ce n'est à travers quelques citations. Elles sont pourtant fort intéressantes, et pas uniquement pour l’historien, par ce qu’elles révèlent que par ce qu’elles voudraient cacher.

               
 
Éric Branca vient avec son ouvrage de combler cette lacune en choisissant dans cette énorme documentation les seize qui lui ont paru les plus significatives, en les traduisant le plus fidèlement possible avec des annotations.

Il a tenu également à y inclure un chapitre introductif intitulé " Hitler et la presse étrangère. Histoire d'une fascination " qui est révélateur de l’impact que ce volet de son action de propagande a eu sur les pays démocratiques.

Une relation qui préfigure en quelque sorte ce que sera la Collaboration.

Mes fiches Histoire récentes
* André Tardieu --L'empereur Trajan -- Jacques Le Goff & le Moyen-Âge --
*
Éric Vuillard, La guerre des pauvres -- La goûteuse d'Hitler --
*
Hitler, Entretiens oubliés -- L'assassinat de Clémenceau --

<< Christian Broussas – Hitler Discours - 09/02/2019 < • © cjb © • >>   

Posté par Frachet à 13:17 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

07 février 2019

Christophe Burgeon Trajan

Le meilleur des empereurs ?

         
Référence
 : Christophe Burgeon, Trajan, éditions Perrin, 350 pages, janvier 2019

Christophe Burgeon, rattaché à l'Université de Louvain en Belgique, est considéré comme un spécialiste de cette époque, auteur de nombreuses monographies et articles centrés sur les guerres puniques et la période romaine. Il est l’auteur d’un autre ouvrage sur l’empereur romain Domitien intitulé Domitien, un empereur controversé.

Cette fois, il s’est consacré à un empereur qui, contrairement à Domitien, bénéficie d’un large consensus aussi bien par sa sage administration que comme chef de guerre, l’empereur Trajan qui suscita l’admiration de Machiavel.
Deuxième empereur de la dynastie des Antonins, Trajan fut même plusieurs fois couronné "optimus princeps" aussi bien par le Sénat que le peuple romain. Ce fils de soldat, né en 53 et qui régna de 98 à 117, contribua largement à cette période qu’on a parfois appelée "l’apogée de l’empire romain".

            
L’empereur Trajan             L’empereur Domicien       L’empereur Commode

Les dernières années du règne de Domitien furent  marquées par les persécutions et des exécutions de sénateurs romains. En septembre 96 après l'assassinat de Domitien, on fait appel à Nerva, un sénateur âgé et  sans enfant mais qui n’a pas le soutien de l’armée. Sa brève ascension sera marquée par une révolte des membres de la garde prétorienne à laquelle il répliquera  en adoptant le populaire général Trajan qui lui succédera à la fin de l’année 98.

Trajan passe pour avoir été le restaurateur de l'idéal augustéen défini comme une autocratie éclairée ménageant le Sénat et la liberté des citoyens. Sa politique sociale, aide sociale par exemple à l’intention des enfants pauvres et des petits agriculteurs, a largement améliorer la vie des plus démunis. Son action se concentra aussi dans le domaine des grands travaux, améliorant grandement le système d'approvisionnement en eau et remodelant la ville de Rome (les Thermes, les marchés Trajan ou la colonne Trajane), en particulier la construction du forum qui porte toujours son nom.

              

Sur le plan militaire, il réussit à renforcer le "limes" le long du Rhin et engagea une politique de conquêtes, annexant la Dacie et ses riches mines d'or, l'Arabie Pétrée (région de Pétra), l'Arménie, l'Assyrie et la Mésopotamie, portant ainsi l'Empire à son apogée.

La fin de son règne est marqué par une révolte juive et plusieurs soulèvements en Arménie et jusqu’en Dacie. La situation se stabilise mais le siège de la ville fortifiée d’Hatra échoue et la santé déficiente de l’empereur le contraint à se retirer. La situation se détériore au point qu’il doit se retirer de la Mésopotamie. Trajan prend alors la décision de nommer Hadrien gouverneur de Syrie. Mais Trajan va décéder peu après, ayant le temps de reconnaître Hadrien comme son successeur. [1]

Même si ce livre n’apporte pas grand-chose de neuf sur l’œuvre et la personnalité de Trajan, il est l’œuvre d’un spécialiste qui resitue parfaitement son rôle dans la perspective de l’époque et de l’évolution de l’Empire au début de la dynastie antonienne.

            
Histoire gréco-romaine    La première guerre punique

Témoignage de Dion Cassius, sénateur au temps des Sévères, qui dresse un portrait laudatif de Trajan (Dion Cassius, Histoire romaine, Livre LXVIII):

« Il dépense beaucoup pour la guerre, beaucoup aussi pour des travaux pendant la paix ; mais les dépenses les plus nombreuses et les plus nécessaires ont pour objet la réparation des routes, des ports et des édifices publics, sans que, pour aucun de ces ouvrages, il verse jamais le sang. Il a naturellement tant de grandeur dans ses conceptions et dans ses pensées, qu'ayant relevé le Cirque de ses ruines, plus beau et plus magnifique. Il souhaite se faire aimer par cette conduite que de se faire rendre des honneurs. Il met de la douceur dans ses rapports avec le peuple, et de la dignité dans ses entretiens avec le Sénat ; chéri de tous, et redoutable seulement aux ennemis.

S'il aime la guerre, il se contente de remporter des succès, d'abattre un ennemi implacable et d'accroître ses propres États. Car, jamais sous lui, ainsi qu'il arrive ordinairement, en pareilles circonstances, les soldats ne se laissent aller à l'orgueil et à l'insolence, tant il a de fermeté dans le commandement. »

Notes et références
[1] Les historiens sont assez partagés sur la réalité de cette adoption, Dion Cassius en particulier n’y croit pas, pensant plutôt qu’il s’agit d’une manœuvre de l’impératrice Plotine.

Mes fiches Histoire récentes
* André Tardieu --L'empereur Trajan -- Jacques Le Goff & le Moyen-Âge --
*
Éric Vuillard, La guerre des pauvres -- La goûteuse d'Hitler --
*
Hitler, Entretiens oubliés -- L'assassinat de Clémenceau --

<< Christian Broussas – Trajan - 07/02/2019 < • © cjb © • >>

Posté par Frachet à 14:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

05 février 2019

Maxime Tan­don­net, André Tar­dieu. L’incompris

Référence : Maxime Tandonnet, "André Tardieu, L'incompris", éditions Perrin, 357 pages, janvier 2019

          

Un des­tin inachevé

André Tardieu : Trois fois président du Conseil dans l’entre-deux-guerres (1930-1932), ministre à plusieurs reprises, journaliste influent, il a joué un rôle dans l’évolution des chemins de fer, la construction de la première autoroute française ou dans l’instauration de la planification.
Peu de choses en regard du rôle moteur qu’il aurait pu jouer dans la politique française.

Certains voyaient en lui un "Chur­chill fran­çais" mais il ne fut qu’un "Mirobolant" selon le bon mot de Léon Daudet. Donc, un destin raté, malgré la volonté de l'auteur de réhabiliter l’homme politique.

Pourtant, il était né avec une "cuillère d’argent dans la bouche". Ce parisien issu d’une grande famille bourgeoise (ce qui n’est pas forcément un avantage en politique) passait pour une intelligence précoce et remarquable. On lui reconnaissait aussi une grande capacité de travail et une jolie plume, de larges connaissances, en particulier de l’État et de la politique.

Mais ses défauts étaient à la hauteur de ses qualités : une rigidité, un esprit rancunier et un sentiment de supériorité qui le desservent et lui aliéneront beaucoup de soutiens en l'isolant de ses amis politiques.

Tournant le dos à la diplomatie, il fut d'abord un journaliste influent, bon analyste de la scène internationale, fin connaisseur des problèmes socio-économiques. Il était surtout partisan d'un pouvoir exécutif fort.

Sa vision politique est très contrastée. Parfois novatrice comme sur l’importance de l’exécutif (on dit que le général de Gaulle s’est inspiré de ses idées sur le sujet), son opposition fondamentale à Hitler et sa position anti-munichoise, parfois bloqué sur des positions sectaires.
Cette mentalité, de plus en plus accentuée après la chute de son gouvernement en 1932, l’obligea à prendre ses distances avec la politique. Il se retira alors à Menton où il fut terrassé par une attaque cardiaque en 1939 avant de décéder en 1945.   

                

Le grand écart

André Tardieu
a réussi l’exploit d’avoir été le principal disciple de Georges Clémenceau, son secrétaire particulier, puis d’avoir été ensuite le protégé et le dauphin de Raymond Poincaré, auquel il va succéder après le retrait de ce dernier en 1929. [1] Quand on se rappelle les relations détestables existant entre Clémenceau et Poincaré (malgré le recours à Clémenceau en 1917, Poincaré acceptant "d’avaler la couleuvre"), leurs idées politiques si différentes, on peut mesurer la chemin parcouru par Tardieu.

La désignation de Tardieu à la tête du gouvernement symbolise aussi la montée en puissance, à tous les niveaux de responsabilité, de la génération des anciens combattants.

Ce grand écart s’explique aussi par la carrière de Tardieu qui s’est déroulée en deux temps. D’abord la période Clémenceau pendant laquelle il est à ses côtés l’un des principaux négociateurs du traité de Versailles et des autres traités qui ont scellés la fin de la Grande guerre. Puis il s’effacera après la défaite de Clémenceau lors de l’élection présidentielle, leur brouille et la victoire du cartel des gauches dirigé par Édouard Herriot.

Il reviendra au premier plan en redevenant député puis ministre dans le ministère Poincaré en 1926. Mais comme président du conseil à trois reprise entre 1929 et 1932, il échouera à faire évoluer le système socio-économique d’un pays qui va peu s’engluer dans la crise économique qui a traversé l’Atlantique.

Politiquement, il sera pris entre deux feux, anti-communiste et grand bourgeois, il est combattu par la gauche [2] et menacé dans son propre camp par la jalousie d’hommes comme Pierre Laval et Pierre-ÉtienneFlandin (président du conseil en 1934-35).

Son action en 1934 auprès du président Doumergue se soldera par un nouvel échec. Dès lors, il va abandonner la politique, se consacrant à écrire des éditoriaux dans le journal Gringoire et des ouvrages comme Le Souverain captif et La Révolution à refaire.

François Monnet dans son ouvrage Refaire la République, André Tardieu (1876-1945) l'avait sous titré Une dérive réactionnaire [3], ce qui ne veut pas forcément dire d'essence fasciste mais comme dans le cas de Tardieu, la marque d'une pensée républicaine, libérale et conservatrice.

               

Notes et références
[1] Après un bref ministère Briand assurant les affaires courantes, ce qu’on appelait alors un "ministère de concentration"
[2] Sondé par l’entourage de Léon Blum, il a refusé en 1938 de participer à un gouvernement d’union nationale.
[3] Ouvrage paru aux éditions Fayard en 1993

Mes fiches Histoire récentes
* André Tardieu --L'empereur Trajan -- Jacques Le Goff & le Moyen-Âge --
*
Éric Vuillard, La guerre des pauvres -- La goûteuse d'Hitler --
*
Hitler, Entretiens oubliés -- L'assassinat de Clémenceau --

<< Christian Broussas – André Tardieu - 05/02/2019 < • © cjb © • >>

Posté par Frachet à 20:35 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

02 février 2019

Wisława Szymborska Je ne sais quelles gens

Référence : Wislawa Szymborska, "Je ne sais quelles gens", éditions Fayard, collection Poésie, 154 pages, 1997

« Je n’ai pas de porte, dit la pierre. »

Souriants, à moitié enlacés,              nous essayons de trouver l'harmonie,
bien que nous soyons aussi différents    que deux gouttes d'eau claire.

C'est le second recueil de poésie publié en Français de l’œuvre si personnelle du prix Nobel de littérature Wislawa Szymborska (1923-2012).Comme le précédent intitulé « De la mort sans exagérer », ce recuel réunit des textes écrits entre 1957 et 1996.
En préface de cet ouvrage, est présenté le Discours qu'elle a prononcé lors de la remise de son Prix Nobel à Stockholm.

      
                         Lors de la remise de son prix Nobel

Ce qui caractérise le style de Wislawa Szymborska, c'est la simplicité de son écriture, un langage direct et lyrique. On peut dire qu'il s'agit d'une poésie assez facile d'accès, même si tout est relatif, une approche sans artifices avec un grand sens de la nuance. Selon un critique, elle « ne néglige nullement les innovations poétiques, mais dans une simplicité qui les fait quasiment passer inaperçues ».

« J'aime mieux prendre en compte jusqu'à cette hypothèse que l'existence aurait une raison quelconque. » ("Options" p. 111)

C'est une poésie "libre" dit-on souvent, qui ne tient compte d'aucune contrainte, ce qui peut parfois surprendre. Mais la surprise n'est-elle pas un élément essentiel de son expression, changer de registre pour étonner, pour surprendre ?

Les thèmes abordés sont très variés, selon son inspiration semble-t-il, le titre étant la reprise de l'un des poèmes du recueil, allant de l’individu aux animaux, de l’humour à la réflexion philosophique, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, de la compassion à une ironie moqueuse ou grinçante, du réel concret à l’inconsistant, d’un tableau de Bruegel (Deux singes de Bruegel p.21) à un hommage à Thomas Mann (p. 58)

   
   -----------------                       -------------------

Éloge des rêves (p.81)                         Moment à Troie (p. 23)
je peins comme Vermeer De DELFT.    Voilà les petites filles,   
                                        maigres, et sans certitude
Je parle couramment le grec          que leurs taches de rousseur disparaîtront
et pas seulement aux vivants.           un jour,
n’attirant l’attention de personne,
Je conduis des voitures                 
elles marchent sur les paupières du monde.                    
qui consentent à m’obéir.               
Ils n’étaient pas pareils, jadis,
Je suis douée,                          
l’eau et le feu, différends vifs,     
j’écris de grands poèmes.              
dépouillements et folles dépenses,
J’entends des voix                      ivres désirs, charges de chimères.
Aussi bien que des saints très sérieux.  Enlacés, ils s’appropriaient et
Vous seriez étonnés                     s’expropriaient, si longtemps
de ma vélocité au piano.                 q u’un jour entre leurs bras l’air seul
Je vole comme il se doit,                a subsisté, transparent,
c’est-à-dire par moi-même.             comme après le départ des éclairs.

Tombant du toit,
je sais tomber mollement dans la verdure.
Je n’ai aucun mal
à respirer sous l’eau.
Je ne me plains pas :
je suis parvenue à découvrir l’Atlantide.
Je ne réjouis de savoir
me réveiller toujours avant la mort.
Sitôt la guerre éclatée
je change de côté.
Je suis, mais sans être obligée,
un enfant de mon époque.
Il y a quelques années
j’ai vu deux soleils.

Et, avant-hier, un pingouin.
Parfaitement, comme je vous vois.

---------------------------

Enfants du siècle (p. 102)

Nous sommes des en­fants du siècle ;
Le siècle est po­li­tique.

Toutes les choses tiennes, miennes,
Nôtres, vôtres, diurnes, noc­turnes,
Sont des choses po­li­tiques.

Que cela te plaise ou non,
Tes gènes ont un passé po­li­tique,
Ta peau a une cou­leur po­li­tique,
Tes yeux un as­pect po­li­tique…

Même en pas­sant par la Lor­raine
Tu fais des pas po­li­tiques
Sur un ter­rain po­li­tique.
---------------------------

La fin et le commencement (1993)

Certains,
pas tout le monde,
pas la majorité, mais une minorité.
Hormis les écoliers qui le doivent,
et les poètes eux-mêmes.

Ça doit faire dans les deux mille.
Certains aiment.
Mais on aime aussi le potage aux vermicelles.
On aime les compliments et la couleur bleu clair.
On aime un vieux foulard
On aime flatter un chien. La poésie, mais qu’est donc la poésie ?
Plus d’une réponse brûlante a déjà été donnée.
Et moi je n’en sais rien.
Je n’en sais rien et je m’y accroche
comme une rampe de salut.

Voir aussi
* Ma biographie de Wislawa Szymborska --

* Le matricule des anges --

<< Christian Broussas – "Je ne sais..."- 02/02/2019 < • © cjb © • >>

Posté par Frachet à 18:01 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :

Patrick Grainville Bison

              

« Tu ne peins pas tes visions… Tu imites les choses, a dit "Oiseau deux couleurs" à George Catlin, remarque inattendue qui touche au cœur de la question de l’art. » (page 38)

Patrick Grainville, grand amateur de peinture, est l'auteur de nombreux textes consacrés à cet art et a déjà publié un roman L'Atelier du peintre [1] où le personnage central est un peintre qui se nomme Le Virginal. (anagramme de Grainville)

Cette fois, c'est le peintre américain George Catlin dont il est question dans ce roman, qui lors d'un voyage en Europe, est venu en France présenter au roi Louis-Philippe ses toiles ainsi que des objets indiens, sous l'œil intéressé de George Sand et de Charles Baudelaire qui saluera la dominante des rouges et des verts dans ses tableaux. Patrick Grainville s'st évertué à reconstituer son séjour chez les Sioux qui le fascinaient particulièrement, surtout les Indiens des Plaines [2] qu'il a largement contribué à faire connaître.

Philadelphie, 1828. George Catlin s’est résolu à renoncer à sa carrière d'avocat et de portraitiste spécialisé dans les tableaux de riches bourgeois pour peindre les Amérindiens. Ébloui par la prestance de ces indiens venus à Washington, il laisse confort et famille pour chevaucher les plaines du Mississipi et du Missouri, allant de tribus en tribu, un pionnier qui veut dans ses tableaux, les saisir dans leur vie quotidienne.

        

Patrick Grainville y raconte le séjour de George Catlin chez les Sioux. Il se doute que les bisons n’avaient plus vraiment d’avenir, pas plus que les peuples amérindiens bientôt asservis par les Blancs.  Son récit est centré sur Georges Catlin et son approche de la peinture, des réflexions sur l'art, plus que sur les coutumes et croyances des Amérindiens.

Ce dernier aspect est abordé à travers le portrait de plusieurs personnages. Il brosse une belle galerie de ce peuple indien, donnant ainsi une idée de leurs mœurs.

       

Tout d'abord "Oiseau-deux-couleurs", « l’homme-femme », un travesti qui est aussi le chamane de la tribu. Dans cette culture aussi, les travestis « étaient l'objet d'un certain dédain de la part des guerriers. Une société entièrement fondée sur une surenchère de prouesses viriles, sur des vertus de bravoure guerrière, avait peine à comprendre le choix de vie de travestis mais cela n'allait pas jusqu'au bannissement. » (page 24). Mais  chez les sioux, il y avait une certaine crainte derrière le rejet, surtout quand il devenait  « wakan », donc sacré.
Les mœurs des indiens se révélaient ainsi assez libérées, surtout en matière de sexualité que ce soit la polygamie, la présence d’une maîtresse ou d’un amant, l’homosexualité, la transexualité…

Louve aussi est un personnage surprenant : « …Ainsi, murmura Oiseau… Louve s'était vouée à l'enchantement et à la malédiction. Elle ne garderait pas son mari, manifesterait une indépendance impossible chez les Indiens, un goût pour les voluptés rares… , un penchant pour la dissonance, la rupture, une attitude rebelle, une attirance pour le vagabondage et le chaos. »

George Catlin y réalise de précieux portraits et fait une grande moisson d'objets typiques qui préfigure son "musée indien" qui fascinera un peu plus tard George Sand et Baudelaire.

       

Notes et références
[1] L'Atelier du peintre
a été publié en 1988.Dans un atelier de verre de Los Angeles à Venice, Le Virginal dirige un atelier de peinture constitué d'élèves qui sont des délinquants en réinsertion. Mais au lieu de fresques des rues, il leur impose comme thème de peindre le célèbre tableau de Jan van Eyck, Les époux Arnoldfini. Une compétition féroce oppose les deux camps d'élèves, faite de haines, de jalousies et ponctuée de complots.
[2] Les Indiens des Plaines occupaient les grandes plaines d'Amérique du Nord. Ces tribus possédaient en commun un mode de vie basé sur la chasse au bison (au moins, jusqu'au début des années 1880) et leur lutte contre les blancs leur ont valu d'être le prototype du mauvais Peau-rouge des westerns.

  Le corps immense du président Mao

Deux références
* S
on style foisonnant, son imagination fébrile n'ont aucune peine à donner vie aux tableaux d'une scène de chasse aux bisons, des danses macabres et superstitieuses du soleil ou du chien, d'une escarmouche sanglante entre Crows et Sioux. (La Presse)
* Émerveillé mais lucide, l'artiste pressent la fin de ce monde dont il saisit avec force et sensibilité les us et coutumes. (Les Échos)

Mes fiches sur Grainville
* Falaise des fous -- Le démon de la vie -- Bison --

* Le roman historique --

<< Christian Broussas – Grainville Bison- 02/02/2019 < • © cjb © • >>

Posté par Frachet à 15:40 - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags :