Frachet

21 avril 2019

Svetlana Alexievitch La Fin de l'homme rouge

Petit rappel historique

          

Née en 1938 en Ukraine dans une ville de garnison, Svetlana Alexievitch a fait ses études en Biélorussie pour devenir journaliste. Son premier livre, La guerre n’a pas un visage de femme (Presses de la Renaissance, 2004), paru en 1985 en Union soviétique, dénoncé comme “antipatriotique, naturaliste, dégradant” mais soutenu par Gorbatchev, a provoqué un énorme scandale et a eu un immense succès. Chacun de ses livres est un événement : Les Cercueils de zinc (10/18, 1997), Ensorcelés par la mort (Plon, 1995), Derniers témoins (Presses de la Renaissance, 2004), La Supplication (Lattès, 1998)… Elle vit actuellement à Berlin pour fuir le régime de Loukachenko, le président de la Biélorussie.

Référence : Svetlana Alexievitch, La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement, traduction Sophie Benech, éditions Actes Sud, septembre 2013

        

Svetlana Alexievitch est un écrivain qui écrit avec son stylo et son magnétophone. Elle se balade d'interviews en interviews pour conserver la mémoire de ce qu'était ce qu'on appelait alors l'URSS, à travers "la petite histoire d’une grande utopie". « Le communisme avait un projet insensé, dit-elle : transformer l’homme "ancien", le vieil Adam. Et cela a marché… En soixante dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. »

Cet "homme rouge" représente l'essentiel de son projet : le prototype condamné à disparaître avec l’implosion de l’Union soviétique qui s'effaça sans heurts et sans procès, emportant avec elle les longs cortèges de sacrifiés du régime communiste. Pour retracer cette époque, Svetlava Alexievitch utilise une "technique littéraire polyphonique particulière", qui donne la parole à tous ces témoins anonymes.

        

Des témoins qui sont le plus souvent des humiliés et des offensés, qu'ils soient respectables ou pas, des condamnés du régime, parfois des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens sans états d'âme malgré Soljenitsyne et le Goulag, des défenseurs d'une perestroïka qui vira vite à un capitalisme sans états d'âme lui aussi et maintenant après tous ces soubresauts, des résistants à de nouvelles dictatures…

Elle présente ainsi sa façon de procéder : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.»

  
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Quelques commentaires de presse

«  L'Homo sovieticus existe : Svetlana Alexievitch l'a rencontré.
Dans cet ouvrage polyphonique, où se mêlent propos de micro-trottoir, conversations rapportées et extraits d'émissions de télévision, chaque voix sonne juste. Un charme fascinant s'en dégage. (…) Ce livre dense et puissant comme un fleuve.  » Étienne de Montety, Le Figaro Littéraire

« Pendant vingt ans, l'écrivain-journaliste Svetlana Alexievitch a recueilli le témoignage de centaines d'anonymes de l'ex-URSS. Résultat : l'impressionnant Fin de l'homme rouge. Extraordinaire. (...) Tous ceux qui s'expriment dans ces quelque 500 pages, derniers spécimens de ce qu'elle appelle l'"Homo sovieticus", nous passionnent.  » Baptiste Liger, Lire

 « Découverte en 1991 avec Les cercueils de zinc, où elle faisait raconter leur guerre à des soldates soviétiques rentrés d'Afghanistan, Svetlana Alexievitch récidive avec ce livre capital, bouleversant d'humanité et, politiquement, intransigeant récit de la détresse qui suivit la chute de Gorbatchev.  » Michel Schneider, Le Point

         

« Svetlana Alexievitch a le don de confesser les hommes. De les faire sortir de leurs gonds. De libérer la verve poétique des uns, l'imagination des autres. (…) De raconter, aussi, de merveilleuses histoires d'amour, antidote à la folie du monde. Là, le miracle se produit : aucune lourdeur, aucune redondance dans cette juxtaposition, mais une musique, un souffle. Le témoin devient personnage, le récit se fait littérature.  » Emmanuel Hecht, L'Express

« Elle transforme la vie quotidienne des humbles en morceaux de littérature. (...) Comment choisir parmi toutes ces voix cinglantes et bouleversantes? On se retrouve ici saisi au cœur, parmi des histoires d'amours et de morts, par de petits actes de courage anonymes. (...) La Fin de l'homme rouge peut se lire comme une méditation sans œillères sur la liberté et la responsabilité.  » Marie-Laure Delorme, Journal du dimanche

   
 Femmes soviétiques en uniforme                         La guerre en Afghanistan

Voir aussi mes fiches :
* Svetlana Alexievitch, Biographie -- La supplication, Tchernobyl --

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19 avril 2019

Anna de Noailles, expo à Évian

Exposition « Goûter au paradis. Anna de Noailles et les rives du Léman »

        
                                          
La Maison Gribaldi

« Le lac Léman m'apportait tout, depuis ce nom d'Amphion, donné par un lointain hasard de terroir à notre rive et à notre demeure. »

C’est à partir de cette phrase d’Anna de Noailles que se structure l’exposition 2019 organisée dans la Maison Gribaldi. [1] « Petite fille née dans un milieu privilégié, j’ai goûté au paradis à Amphion dans l’allée des platanes, étendant sur le lac Léman une voûte de vertes feuilles… »

       
Affiches de l'exposition                                                            Arc votif et jardin

Anna de Noailles, comme d’ailleurs la plupart des poètes, est plutôt délaissée à notre époque. C’est oublier qu’elle a connu de son vivant une notoriété considérable pendant la Belle Époque et jusqu’aux débuts des années trente. Elle connut aussi les honneurs puisqu’elle fut lauréate du grand prix de littérature de l’Académie française et première femme commandeur de la Légion d’honneur.

Cette privilégiée née princesse Bassaraba de Brancovan, a passé, jusqu’à la Grande Guerre, la plupart de ses étés à Amphion, près d’Evian, où sa famille possédait une grande propriété, la villa Bassaraba.

      
Anna et l'arc votif d'Amphion                       Différents portraits d'Anna

Moments importants pour elle puisqu’elle y a puisé une grande partie de son inspiration dans cette relation intime qu’elle avait nouée avec les rives du Léman, aussi bien du côté suisse, de Lausanne à Montreux, de Coppet à Morges, de Genève à Vevey, que du côté français, d’Évian à Thonon, de Ripaille à Yvoire.

« Étranger qui viendra,
Lorsque je serai morte,

Contempler mon lac genevois,
Laisse, que ma ferveur

Dès à présent t'exhorte,

A bien aimer ce que je vois. »

   

Conformément à sa volonté, son cœur a été placé au cimetière de Publier (à côté d’Évian) où elle fréquentait le couvent des Clarisses, [2] et ses amis ont créé en 1938 à Amphion (toujours à côté d’Évian), sur les lieux de son enfance, un monument et un jardin pour honorer sa mémoire.

Cette année 2019 revêt une importance particulière puisqu'elle rappelle deux dons majeurs, celui de Francillon-Lobre en 1949 et le legs Anne-Jules de Noailles fait en 1979 à la Ville d’Évian-les-Bains.

On trouve ainsi dans l’exposition à la Maison Gribaldi la vaste collection réunie au fil des années autour d’Anna de Noailles, complétée par de nombreux prêts. Elle permet au visiteur de se laisser guider à travers des objets personnels, des portraits, des photographies originales, d’ouvrages et de correspondances ainsi que des pastels que peignit Anne de Noailles à la fin de sa vie.

  
Anna (droite rang 2) avec les Polignac devant & Proust (au fond)

Notes et références
[1] Maison Gribaldi, ruelle du Nant d'Enfer, 74500 Évian-les-Bains
[2]  Que l’on retrouve dans cet extrait :
« Pousse la porte en bois du couvent des Clarisses,
C’est un balsamique relais,
La chapelle se baigne aux liquides délices
De vitraux bleus et violets.

Peut-être a-t-on mis là, comme je le souhaite,
Mon cœur qui doit tout à ces lieux,
A ces rives, ces prés, ces azurs qui m’ont faite
Une humaine pareille aux dieux.

S’il ne repose pas dans la blanche chapelle,
Il est sur le coteau charmant
Qu’ombragent les noyers penchants de Neuvecelle,
Demain montez y lentement. »

   

Voir aussi
* Site Comtesse de Noailles --
* Anna de Noailles en Haute-Savoie --

<< Christian Broussas – Évian Noailles- 19/04/2019 • © cjb © • >>

 

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18 avril 2019

Expo Évian Derniers impessionnistes

Nouvelle exposition au magnifique Palais Lumière d'Évian [1] "Derniers impressionnistes - Le temps de l’intimité" avec une rétrospective consacrée aux peintres de la Belle-époque et des Années folles.

       
Affiche de l’exposition                Évian, Le Palais Lumière

Elle a déjà eu lieu en 2018 à Singer Laren aux Pays-Bas et se tiendra dans le courant de cette année à Évian ainsi qu’au musée départemental breton à Quimper.

C'est la première rétrospective consacrée au courant intimiste de la Belle Epoque, dédiée à la Société nouvelle de peintres et de sculpteurs, la plus célèbre confrérie d’artistes d’une des périodes les plus riches de l’art européen.

           
  René Xavier Prinet Au bord de la manche
 Henri Le Sidaner La table bleue - 1923

Pas de "vedettes" dans cette présentation thématique, pas de têtes d’affiche non plus pour attirer le grand public, ce qui nous est proposé est un voyage dans les profondeurs d’un courant de peinture considéré comme un prolongement de l’impressionnisme.

Son éclectisme se dégage du nombre impressionnant de peintres présents. Il n’est que d’en dresser la liste pour avoir une idée d’une variété qui n’en recouvre pas moins une grande unité dans la démarche des artistes représentés.

       
Albert-Baertsoen La grand rue le matin Neuport 1896
Andre Dauchez Douarnenez vers 1937

On y trouve ainsi par ordre alphabétique :
Edmond Aman-Jean, Albert Baertsoen, Albert Besnard, Jacques-Emile Blanche, Henry Caro-Delvaille, Eugène Carrière, Emile Claus, Charles Cottet, André Dauchez, Georges Desvallières, Henri Duhem, Antonio de La Gandara, Gaston La Touche, Ernest Laurent, Henri Le Sidaner, Henri Martin, René Ménard, René-Xavier Prinet, Jean-François Raffaelli, John Singer Sargent, Lucien Simon, Frits Thaulow et Eugène Vail.

      
Émile Claus Pont à Londres-1918 et Coucher de soleil sur la Lys, 1911

Face aux courants picturaux qui dérivent de plus en plus vers le non figuratif et l’abstrait, pendant un demi-siècle ces peintres déclinèrent toutes les ressources des concepts post impressionnistes, rencontrant un vif succès aussi bien en Europe qu’aux États-Unis. Même si tous ces artistes ont développé leurs propres techniques, tous ont partagé une forte relation avec le monde qui les entouraient et surtout avec la nature. C’est sans doute pour cette raison qu’on les a qualifiés d’intimistes.

Ils recherchaient d’abord dans leurs représentations la vérité des êtres, au-delà des données esthétiques qu’ils mirent en œuvre.
L’intimisme a représenté le dernier grand courant français axé sur la nature. Même si ce n'est plus le cas, on les considéra à l'époque comme les derniers représentants de l’impressionnisme.

           
A. de La Gandara Ida Rubinstein              Charles Cottet Tristesse vers 1909

Parcours de l'exposition

La Bande noire
En 1889, des dissidents créent le Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts. Cinq amis qui qui travaillaient sur des harmonies sombres, se firent connaître sous le nom de Bande noire : Charles Cottet, Lucien Simon et André Dauchez avaient choisi la Bretagne, René Prinet la Normandie et René Ménard la Méditerranée.

Les Amis du Nord. Le Groupe d’Etaples
Certains de ces artistes travaillaient à Étaples, sur la baie de Canche dans le Pas de Calais. Il y avait là  Eugène Vail, un franco-américain, le breton Henri Le Sidaner, le douaisien Henri Duhem et le norvégien Frits Thaulow, rejoints parfois par le flamand Émile Claus.

         
Frits Thaulow Vieille fabrique sur la somme, 1896-97

Jean-François Raffaëli, rue à Asnières

Le Paysage
C’est sans doute dans l’art du paysage que les artistes de la Société nouvelle excellèrent. Au début, le symbolisme exerça encore sur eux une grande influence. Ils prônaient la prédominance du dessin et des valeurs sur la couleur et cherchaient parfois à donner à leur tableau, comme chez Henri Le Sidaner ou Henri Martin, un climat singulier.

           
Edmond Aman-Jean Mlle VG 1907                        Edmond Aman-Jean ses enfants
et Jeune femme au paon 1895


Le Portrait
Ils furent également des portraitistes accomplis, recherchant dans les tonalités à donner la meilleure expression à leurs sujets. Pour cela, ils utilisaient surtoutla technique de la touche comme chez Edmond Aman-Jean ou Ernest Laurent. Ils parvenaient à rendre, selon Roger Marx, « par la minceur, par la division de la touche... des expressions d’âme que reflètent l'intensité d'un regard et extériorisent le mystère d’un sourire ».

 
Jacques-
Émile Blanche, le roi du portrait                E. J. Laurent  Sous les branches 1907

Nouveaux arrivants
Au fil des années, d'autres artistes rejoignirent la Société nouvelle qui accueillit Antonio de La Gandara et Jacques-Émile Blanche, puis ensuite George Desvallières et Ernest Laurent. En 1906, après la présidence d'Auguste Rodin, ce fut au tour d'Albert Besnard et d'Eugène Carrière de rejoindre le groupe puis un peu plus tard, John Singer Sargent, portraitiste américain et Jean-François Raffaëlli, un paysagiste d’origine italienne.

 
Albert Besnard Madame Roger Jourdain 1886  
J. Singer Sargent Lady Agnew of Lochnaw 1892        
Henri Martin Entre vice et vertu

Estampes et œuvres sur papier

Ces artistes, qui étaient d'abord d'excellents dessinateurs, se firent connaître dans d'autres domaines, comme les lithographies d’Eugène Carrière et d’Edmond Aman-Jean, les eaux fortes d’André Dauchez et de Charles Cottet, les monotypes d’Ernest Laurent, les aquatintes de Frits Thaulow et de Jean-François Raffaëlli ou les aquarelles d’Henri Duhem.

          
George Desvallieres La vigne-1910       Henri Duhem Portrait de Marie Duhem 1898
Gaston Latouche L’aube


Notes et références
[1] Palais Lumière, Quai Charles-Albert Besson, 74500 Évian

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15 avril 2019

Les résistants de Tombouctou

La littérature contre l'obscurantisme.

Référence : Joshua Hammer, "Les résistants de Tombouctou", éditions Arthaud, mai 2016

                     AK Haïdara

L’amour des livres et de ce qu’ils transmettent de l’histoire des hommes et de leur culture.

Années 1980. Al-Qaïda a déclaré la guerre au monde entier et à toute œuvre artistique, quelle qu’elle soit,  qui n’est pas dans son obédience. La littérature en particulier. Un livre, c’est si fragile, une mémoire qui se délite au fil du temps.  

Quelques habitants de Tombouctou dont leur chef Abdel Kader Haïdara, sont bien décidés à sauver les très vieux et très précieux manuscrits africains des griffes des prédateurs islamistes. Pendant ces années de peur et de désolation, il parcourt l’immense désert pour recenser tous ces précieux manuscrits islamiques et préislamiques conservés dans les villages sahéliens. Pour mieux atteindre son but, Il va aussi devenir "trafiquant".

       

Tombouctou, située sur les bords du fleuve Niger, conservait jalousement, dans ses caves, sous le sable, une bibliothèque de 377 000 manuscrits sur une veste  période de l'histoire de l'Afrique, de l'islam, couvrant toutes les sciences humaines. Les premiers manuscrits remontent semble-t-il au VII ème siècle. Il faut faire vite, pas seulement pour les mettre à l'abri d’Al-Qaïda mais également pour les préserver des ravages des termites.

   
Extraits d'un Coran du 12ème siècle

L'avance des troupes djihadistes rend urgente ce travail et il va falloir au plus vite disperser dans Tombouctou les ouvrages, et à cet effet, plus de 50000 caisses sont achetés et distribuées. Mais la pression des djihadistes dans la ville même change les données du problème, il faut absolument tout charger dans des pirogues et gagner Bamako.

Mais tout ne peut être sauvé. Un soir par exemple, un lot de manuscrits sera détruit, » en l'espace de quelques minutes , le travail de certains des plus grands savants de Tombouctou - préservé pendant des siècles, soustrait aux convoitises des djihadistes, miraculeusement réchappé des effets pernicieux de la poussière, des bactéries, de l'eau et des insectes- disparaît dans le brasier. » 

     Joshua Hammer au Mali

Malgré l’action exemplaire d’Abdel Kader Haïdara aidé par des ONG, est plus réservé sur l’aide apportée par les États-Unis et surtout une partie de l’armée, tentée parfois tentée de participer à des activités illicites ou d’aider les rebelles.  

C’est cette histoire si édifiante dans ce siècle où resurgissent les fantômes de l’attentat et de l’intolérance, que l’on croyait enterrés dans les blockhaus de Berlin, que nous relate le grand reporter Joshua Hammer qu’il traite comme une épopée moderne, ménageant les effets à travers de multiples péripéties où, une fois n’est pas coutume, les gentils vont remporter une victoire sue les méchants. [1]
Histoire édifiante s’il en est. Où les héros et la littérature vont finir par terrasser le dragon islamiste. 

           

Le seul bémol est ce mélange entre cette espèce de chasse au trésor à contre sens, le combat des forces du bien qui veulent sauvegarder ce trésor et les forces du mal qui voudraient le détruire, et les considérations géopolitiques – les ONG, les États-Unis, les institutions et l’armée du Mali… - qui interfèrent dans cette histoire exemplaire et viennent obscurcir la limpidité, le fil du récit.

Mais c'est aussi la rançon du genre : ce récit est avant tout un témoignage, une transcription historique qui ne se mêle pas de fiction.

   
Exemples de manuscrits de Tombouctou

Extraits d’une interview à RFI :

La sauvegarde des manuscrits était-elle vitale ?

À la fin de l’occupation des jihadistes à Tombouctou, ces derniers ont ramassé tous les manuscrits qu’ils pouvaient trouver et les ont brûlés, en détruisant presque 5 000 manuscrits dans la bibliothèque nationale. Alors oui, on peut dire que si Abdel Kader et ses camarades n’avaient pas évacué les manuscrits avant cela, on aurait perdu peut-être tous les manuscrits qui restaient dans la ville. D’autant plus que les jihadistes voulaient se venger du peuple de Tombouctou, de l’Unesco, des soldats français et ils ont brûlé tout ce qu’ils ont trouvé  pour assouvir leur  haine. Ils auraient alors détruit les manuscrits, c’est évident.

Quel est cet affrontement dont vous parlez ?

La grande majorité des citoyens de Tombouctou suivent le soufisme de l’islam, c’est-à-dire une version de la religion très mystique avec beaucoup de musique, de danse, avec la célébration des saints… et les deux versions de cette religion s’opposent directement. Il y a une grande compétition entre les deux et les jihadistes voulaient vraiment écraser ce système de soufisme et imposer leur système de salafisme.

Y a-t-il là-bas une tradition de protection et de préservation des œuvres, des manuscrits, quasiment dans chaque famille, dans chaque village ?

Exactement. Il faut dire aussi que déjà, au XIXème siècle, les jihadistes ont essayé de voler les manuscrits et de les détruire. A l’époque, la grande majorité des manuscrits ont été cachés pendant presque un siècle.

Et aujourd’hui, qu’en est-il ?

Actuellement, la sécurité n’existe pas à Tombouctou… Les manuscrits sont maintenant dans un grand bâtiment, protégé, mais ne sont pas dans les bibliothèques, là où ils devraient être. Impossible de dire, en ce moment, quand Abdel Kader réussira à recréer Tombouctou comme la grande ville qu’elle était sur le point de devenir, il y a dix ans.

Notes et références
[1]
Les manuscrits de Tombouctou sont conservés actuellement à l’ONG Savama DCI (sauvegarde et valorisation des manuscrits) à Bamako.

Voir aussi
* Les 2 livres d'Éric Orsenna sur le Mali : Madame Bâ et Mali ô Mali --
* L'homme qui sauva les manuscrits de Tombouctou --

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13 avril 2019

Per Olov Enquist, Le médecin personnel du roi

Référence : Per Olov Enquist, Le médecin personnel du roi, traduction Marc de Gouvenain et Léna Grumbach, éditions Actes Sud, septembre 2002, Meilleur livre étranger 2001

                                

Son but : « défricher l’épaisse forêt des hommes » disait-il, en se basant souvent sur des personnages singuliers.

Technique narrative

On rattache généralement Per Olov Enquist au "mouvement documentariste" qui mélange reportage, rapport, forme juridique avec les formes classiques du roman, technique picturale qui contestait les institutions suédoises. La technique de Per Olov Enquist part d’une histoire réelle et y incorpore des personnages, réels ou inventés, hors normes, qui lui permettent de mieux saisir la réalité d'une époque.

Il part d’une solide documentation pour restituer la réalité d’une époque ou d’une situation pour y inclure des éléments de fiction, ce qui lui permet d’écrire des récits structurés mêlant biographie et roman, la réalité et la fiction.

Par exemple, dans Le Médecin personnel du roi, il raconte le destin singulier du docteur Struensee, conseiller de Christian VII le roi du Danemark, qui devint quasiment vice-roi du Danemark ou dans L'Extradition des Baltes qui mélange interview et fiction pour montrer les ambiguïtés de la neutralité suédoise. Cette part d'invention a l’avantage de mieux saisir dépeindre une époque ou une société.
Sous des formes très variées, Per Olov Enquist traite du déclin inéluctable d’un individu après une rapide ascension, l’ombre après la lumière.

        

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Le médecin personnel du roi

Nous sommes au Danemark en 1770. Et il semble bien qu’il y ait quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark.
Le roi Christian VII est incapable de régner, névrosé et un peu dérangé. Il  a peur de sa femme au point qu’il  lui préfère une prostituée qu’on se presse de virer mais le roi est têtu et il se met en tête d’aller parcourir l’Europe à sa recherche. Avant son départ, ses conseillers le refilent à Johann Friedrich Struensee, un médecin aussi instruit que tolérant qui aura de plus en plus d’influence sur Christian VII, au grand dam de ceux qui l’ont promu.

Le roi et la reine ont un fils mais vivent chacun de leur côté. La reine Caroline, la « putain anglaise » comme l’appellent les jaloux, apprend à mieux se comporter et à être plus à l'aise dans cette société où elle se sent étrangère. Elle deviendra même pour Struensee une conseillère avisée.

Au retour du périple européen, Struensee qui a gagné la confiance du roi, décide de se rapprocher de la jeune reine et de proposer des réformes progressistes qui ne font pas l’affaire de la noblesse.  

           

Mais Struensee va commettre deux graves erreurs : disciple de Voltaire et de Rousseau, il va entreprendre des réformes certes humanistes mais surtout imprudentes qui mécontentent aussi bien l’élite que le peuple.

En deux ans de "règne", il s’attaque successivement aux inégalités et au servage, supprime beaucoup de privilèges, établit la liberté de la presse et supprime la censure, la torture, la prison pour dettes, réforme l'administration puis lance la création d’orphelinats et d’écoles.  Une révolution en douceur qui paradoxalement sera le fait d’un système tyrannique, non démocratique. Il est à la base d’une mutation fondamentale qui finira par s’imposer après un recul due aux acteurs les plus réactionnaires de cette société.

     Per Olov Enquist dans son bureau

Il va aussi tomber amoureux de la reine Caroline Mathilde de Hanovre, sœur du roi d'Angleterre George III, amour réciproque d'une joie partagée qui va se concrétiser par la naissance d'une fille. 
Dès lors, ses jours sont comptés.

En 1772, un complot va mettre fin à son aventure royale et il sera finalement exécuté. Per Olov Enquist s’est servi de cet épisode historique pour se livrer à une réflexion sur le pouvoir, sur le rôle des Lumières, sur les facéties de l’existence. Face à Stuensee qui incarne une vision d’avenir, se dresse Owe Guldberg, un arriviste sans foi ni loi, qui représente le parti des nobles et réussira à revenir à la situation antérieure en tenant le monarque sous tutelle.

Ce roman est basé sur des témoignages de l'époque comme ceux de Robert Murray Keith représentant anglais à Copenhague, de Reverdill, professeur royal d'allemand et de français qui raconte la jeunesse du jeune roi sous la férule perverse du comte Reventlow, ou le courrier échangé entre Voltaire et Christian VII, disciple des  Lumières avant de tomber dans la folie.

Il tient ainsi à la fois du documentaire et de la fiction.Sous une thématique historique, se profile pour Per Olov Enquist la question du pouvoir et des conditions  d'exercice de la liberté individuelle.

Pour développer sa narration, il utilise l
es flash-back et des incises pour annoncer la suite en soulignant les moments importants, laissant souvent s'exprimer le point de vue de tel ou tel personnage.

« Gouverner, c’est déchirer le rideau des apparences » écrit l'historien Patrick Boucheron et derrière les apparences, l'Histoire continue donnant parfois raison à ceux qui ont eu raison trop tôt : en 1784, 12 ans après l’exécution de Struensee, le servage est aboli. La fille de la reine Caroline et de Struensee aura une fille dont le mari deviendra roi du Danemark.

                         

En complément
* A propos de ses pièces Marie Stuart et Pour Phèdre, de son autobiographie Une autre vie --
* Sur Le 5e hiver du magnétiseur --
* Voir aussi ma fiche Les prix Nobel de littérature --
* Petite Présentation vidéo (Olivier Barrot) --

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Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla

Référence : Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, éditions Gallimard, mars 2019

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Un roman aux relents autobiographiques puisque Jean-Christophe Rufin s’est lui-même remarié deux fois avec la même femme. [1] Là, il en rajoute… sept fois pour Edgar et Ludmilla [2], ça devient de l’acharnement. À chaque fois, c’est à peu près le même scénario, l'éloignement, l’incompréhension, et puis inéluctablement la séparation et le divorce.

Certes ils sont très différents, lui  est un aventurier sympa quelque peu escroc sur les bords, elle est une ukrainienne exilée devenue  une cantatrice reconnue qui se produit dans les grandes salles du monde. Ce qui, il est vrai, ne facilite pas l’intimité. Alors, ils ont compris qu’il fallait faire autrement.

           

Leur rencontre improbable a lieu pendant un reportage d'Edgar dans ce pays très fermé qui goûte peu les rares visites d’étrangers qui sont "largement encadrées", sera pour eux une rupture, comme écrit l’auteur, elle met un terme à « une vie qu'ils ne vivraient jamais plus : celle pendant laquelle ils ne s'étaient pas connus. »

Leur histoire se déroule sur la seconde moitié du 20e siècle, c'est-à-dire d'une situation très difficile correspondant à la reconstruction, puis à l'embellie des Trente Glorieuses, avant de virer dans les crises à répétition qui ont commencé en 1974. Ils vont en quelque sorte épouser leur époque, chaque phase étant vécue comme un échec de leur couple. Pourtant ce sera aussi l'occasion de dépasser les crises conjoncturelles et de renforcer leur amour.

   Rufin chez lui en Haute-Savoie

Pour l'auteur, « le mariage est quelque chose de trop sérieux pour le confier à des jeunes gens. Ce devrait être... un but à atteindre, l'idéal. Pour y parvenir, il faudrait toutes les ressources de la maturité, toutes les leçons de l'expérience et le temps surtout, le temps pour rencontrer la bonne personne et la reconnaître… »

Pour comprendre le fonctionnement de ce couple, il fallait les suivre pas à pas, de Russie jusqu'en Amérique, du Maroc à l'Afrique du Sud, scruter à la loupe leur biographie, traquer leurs relations jusqu’aux années 2000. Jean-Christophe Rufin dit que  « je suis le seul à avoir recueilli leurs confidences, au point de savoir à peu près tout sur eux. Parfois, je me demande même s'ils existeraient sans moi. »

         

Extrait d'une interview de Jean-Christophe Rufin :

« Alors qu’on impute la fragilité du couple à l’allongement de la durée de la vie, mes personnages misent sur cette même durée pour le sauver. Le temps long favorise les ruptures mais aussi les retrouvailles. On peut se remarier, dans les livres et dans la vraie vie ! Se perdre pour mieux se retrouver, voilà peut-être la vraie façon de s’aimer.Un pacte sans cesse renouvelé ?

J’essaie de dépasser la vision binaire du couple : soit fusionnel, soit déchiré. Trop d’entre nous se séparent définitivement faute d’avoir résolu cette contradiction. Dans Le guépard, le prince Salina dit : "Le mariage, six mois de feu, trente ans de cendres." C’est terrible ! Edgar et Ludmilla ne se résignent pas à vivre un amour de basse intensité. Ils maintiennent l’exigence de la flamme. Les épreuves n’entament pas leur réserve de joie…

Beaucoup de héros de romans contemporains sont désespérés et désespérants. Comme si hors du malheur il n’y avait pas de littérature sérieuse. Enfant, j’adorais Alexandre Dumas mais ses héros solaires n’avaient pas droit de cité dans le Lagarde et Michard. Moi qui suis venu à la littérature par la médecine, j’ai toujours recherché la lumière dans les livres... »

Notes et références
[1] J’ai lu que Jean-Christophe Rufin s’était inspiré pour ses personnages de Bernard Tapie et de Maria Callas (Ludmilla est cantatrice). Il n’en demeure pas moins que la première femme de l’auteur était d’origine russe et qu’il a épousé 3 fois Azeb, une "exilée", une érythréenne rencontrée en Éthiopie.
[2]Le chiffre sept est un symbole fort, image de la totalité, de la perfection dans un cycle complet, la fusion des contraires et la représentation du dualisme. Pour eux, le long chemin vers la maturation.

Voir mes fiches sur Jean-Christophe Rufin --

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12 avril 2019

Theodor Fontane, Effi Briest

Référence : Theodor Fontane, Effi Briest, 1894 (première édition allemande), éditions Gallimard avec traduction d'André Coeuroy et préface Joseph Rovan, mars 2001

        

Le roman réaliste semble maintenant aussi loin de nous que le modèle social dans lequel évolue Effi Briest. Les sociétés, surtout celle de Guillaume II, devaient être très étouffantes pour de jeunes bourgeoises rêveuses en quête d’absolu et vite déçues par des relations amoureuses, par le mariage comme l’a été Emma Bovary.

Theodor Fontane, comme beaucoup de lecteurs, a lu la longue épopée des Rougon-Macquart - son roman "Nana" est même évoqué dans "Effi Briest". Mais il va seulement lui emprunter le dur regard qu'il porte sur la société en le transposant sur la réalité de la société prussiennes. On en revient ainsi aux bases du réalisme.

Effi Briest correspond bien à cette image, une jeune fille sans histoire menant une vie ordinaire, choyée par ses parents, dans la belle demeure de Hohen-Cremmen, un village situé en Prusse. Et, cerise sur le gâteau, c’est la liesse dans la famille quand le fier baron von Innstetten demande Effi en mariage.

         

Ce mari est beaucoup plus âgé –il aurait dit-on déjà courtisé la mère d’Effi- est un homme cultivé mais peu présent et la jeune femme tente de se faire à cette nouvelle vie à Kessin, malgré un train de vie moyen et une élite locale assez ennuyeuse et rébarbative à laquelle elle essaie tant bien que mal de s’adapter.

La naissance d’une fille ne modifie pas les relations du couple, Effi s’ennuie et s’éloigne même de son mari. Elle finit par tomber amoureuse de Crampas, un beau militaire avec qui elle a une courte liaison. Puis le couple s’installe à Berlin et Effi a tendance à oublier son adultère.
Mais son passé va finir par la rattraper.  

Les mariages entre une jeune fille et un barbon ne sont pas rares à cette époque mais la pression sociale est telle que peu de choses, peu de conflits émergent et sortent du cadre familial. Non-dits et secrets sont fréquents et les rumeurs à la hauteur des silences qui minent les familles.

      
Images du film de Fassbinder (1974)

Effi et Geert von Innstetten ne dérogent pas à cette tendance. Elle a dix-sept ans et manque sans doute de maturité qui « aime s’amuser avec de jeunes camarades. »

Theodor Fontane sait fort bien décrire l’état d’esprit de la jeune femme, ses déceptions, son ennui, ce mari qui ne sait pas l’aimer, qui reste distant, accaparé par ses obligations professionnels. Quand son adultère est dévoilé, lui se soucie d’abord des apparences et du qu’en dira-t-on. Il veut donner à leur fille Annie une éducation conforme à son milieu et a tendance à la séparer de sa mère. Il représente bien la mentalité de cette société prussienne hypocrite et frustrante pour l’individu.

Voir aussi mes fiches :
* Les écrivains de langue allemande --

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10 avril 2019

Stephen Bourque, Au-delà des plages

Référence : Stephen Bourque, Au-delà des plages. La guerre des Alliés contre la France, éditions Passés Composés, 414 pages, 2019

          

« Ce livre contient une sombre révélation : plus de 60 000 civils français sont morts sous les bombardements alliés pendant la libération de la France. »  Robert O. Paxton

Le second volet du titre peut surprendre : les Alliés de la France étaient donc aussi contre elle. Si les différentes péripéties des opérations militaires sont largement développées, l’auteur aborde ce qu’il appelle  les « dommages collatéraux », ceux qui montrent les effets d'une guerre totale qui ignorent ceux qui la subissent ont référence cachant bien que la mémoire des bombardements est toute autre en France.

En tout cas, c’est un ouvrage qui vient à temps pour le 75e anniversaire du Débarquement. On pourrait penser « encore un livre sur le débarquement », eh bien, s’il s’y réfère amplement bien sûr, il traite aussi de l’après débarquement, la période incertaine de la bataille du bocage puis la « course au Rhin ».
Très bien documenté, l’ouvrage nous entraîne sur les traces de la mise en œuvre de l’opération Overlord, des bombardiers « lourds » du Bomber Command de Harris et de la 9th USAAF de Spaatz.

        
Le débarquement                                                               Débarquement à ouistreham

Comme dans d’autres phases de la guerre, l’État-major militaire a privilégié la poursuite de la victoire à la sauvegarde des populations civiles. La Normandie en particulier a payé un lourd tribut à cette stratégie, en témoignent le nombre de morts et de blessés civils, les énormes destructions provoquées par les bombardements, des villes de la région comme Cherbourg, Caen ou Le Havre en partie anéanties.     

              
Stephen Bourque, Les 27 fusillés de La Bouvardière        
Déploiement de blindés dans le bocage

« Un livre important et perturbant. Après sa lecture, l'opération Overlord ne sera plus jamais vue de la même manière. » Richard Overy

L’ouvrage part de la présentation d’une France occupée et du commandement du général Eisenhower. Les huit chapitres suivants sont consacrés aux grandes opérations  et cibles choisies comme l’opération « Crossbow » contre les V1 et les V2 et l’opération « Fortitude », la destruction des  ponts et des centres ferroviaires …

La définition de ces objectifs a donné lieu à des débats houleux comme le montre l’auteur à travers des exemples fort bien choisis et des témoignages pertinents  de civils qui subirent ces bombardements. Les chiffres concernant l’ensemble du territoire sont assez éloquents : au moins 57 000 Français sont morts sous les bombes entre 1940 et 1945, bombardements qui feront en outre près de 74 000 blessés et détruiront au moins 300 000 logements.

            
Autres ouvrages qui traitent de cette question

Tout ceci pose la question centrale de savoir si cette politique de "la terre brûlée" était vraiment indispensable  et aurait-on eu pu faire autrement. Cet ouvrage sert d’abord à se faire une idée plus précise de la situation telle qu’elle se présentait alors, sachant comme le soutient l’auteur que si Hitler avait su vraiment gérer ses réserves de Panzer-Division, même avec la supériorité aérienne alliée. Dans cette hypothèse, tous ces bombardements meurtriers n’auraient pas servi à grand-chose.

Autres fiches de mon site Autour de l'Histoire :
* Eric Branca, Les entretiens oubliés d'Hitler -- Dorothy Thomson, J'ai vu Hitler ! --
* Rosella Postorino, La goûteuse d'Hitler -- Pierre Péan, Ma petite France --
* Gilles Perrault, Les vacances de l’oberleutnant von La Rochelle -- Lambron, 1941 --
* La Résistance à Lyon -- Dr Ménétrel, éminence grise de Pétain --

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Gerone et Empuriabrava

Premier arrêt en Espagne dans le golfe de Rosas, et plus exactement dans la marina d’Empuriabrava. Située à quelque 40 kilomètres de la frontière, c’est dit-on la « Venise espagnole » qui compterait au moins 30 kilomètres de canaux.

          
La promenade de mer                                                                  Promenade et plage

C’est l’exemple patent d’une station dédiée au tourisme,  et plus particulièrement au tourisme de plaisance avec ses larges espaces, ses canaux et sa longue plage de sable fin.

        
                 Le phare                                                                    Le phare côté port

En fin de journée, départ pour la ville de Lloret-de-Mar, simple halte sur le chemin de Gérone pour une journée consacrée à la ville du centre ville, en particulier sa basilique et sa cathédrale.

Gerone, basilique et cathédrale

La cathédrale Sainte-Marie, essentiellement gothique, se situe sur une éminence de la ville, au dessus du fleuve Onyar. D’après la documentation, elle possède la plus haute nef que l’on connaisse (d’une largeur totale de 22,98 mètres). Sa construction a débuté dès le XIème siècle, d’où des reliquats de style roman puis s’est poursuivie entre le XIIIe et XVIIIe siècle sur le modèle gothique avec l’ajout d’une façade de style baroque qui donne sur le fleuve Onyar.

   

La basilique de Saint-Félix (ou San Feliu)

   
Le clocher de la basilique                      Frise d'un des sarcophages romains (1)

La basilique Saint-Félix a été édifiée sur un tertre où s’étendait une grande partie de la ville romaine. Sa construction s'étendit du XIIe au XVIIe siècle, en partie romane et complétée par sa nef, ses toitures gothiques et sa façade de style baroque. Si son clocher gothique offre un beau point de vue, c’est surtout  ses huit sarcophages romains et paléochrétiens des IIIe et IVe siècles, encastrés dans les murs du presbytère, qui sont les plus intéressants.

   
Retable doré dans le
 chœur                                  Sarcophage de Saint-Narcisse

On pense qu’ils furent récupérés in situ pour la construction de l'église, ce qui signifie la présence d’une ancienne nécropole. Il existe aussi  un très beau sépulcre gothique de Saint Narcisse, réalisé en albâtre entre 1326 et 1328 par Jean de Tournai.
Parmi les autres œuvres remarquables, on peut citer les fonds baptismaux, le retable du choeur, la chapelle du Saint Sacrement ou le Christ couché.

          
  Nef et vaisseau                                                                           Détail de l'une des frises

Dans la cathédrale, les éléments les plus remarquables sont les escaliers de l’entrée principale, les portiques de San Miguel et des apôtres, sa grande nef gothique, son cloître de forme trapézoïdale et son trésor.
À l’extérieur, Les jardins et les ruelles étroites aux alentours méritent vraiment qu’on s’y attarde et qu’on y flâne.

     
    Frise d'un des sarcophages romains (2)                            Chevet de la cathédrale

La cathédrale de Gérone, l’extérieur

À partir de la Place de la Cathédrale, le bâtiment offre une vue superbe (« un gratte-ciel médiéval » disent les plus enthousiastes). On peut admirer la façade et le clocher au-dessus d’un escalier de 93 marches, avec des terrasses et des balustrades décoratives.

La façade vue du bas du grand escalier      

Le haut de la façade

    Détails de la façade          

La façade baroque (XVIIème, XVIIIème), est ornée d’un retable symétrique, avec colonnes, entablement et fronton où on peut voir de chaque côté de la porte, les images de Saint-Pierre et Saint-Paul et au-dessus, San Joseph et San Jaume encadrant la vierge. Au dernier étage, Saint-Jean Évangéliste et Saint-Narcisse, le patron de la ville. Avec ses 6 cloches, le clocher octogonal s’élève à 67 mètres de hauteur.

            
Tour et porche                         Façade et escalier monumental

Coté place des Apôtres, on a une très belle vue sur la configuration de l’édifice gothique et ses massifs contreforts. La porte des apôtres, commencée en 1370 n’a été terminée qu’en 1975 ! Par contre, toutes les statues ont été détruites pendant la guerre civile.

La cathédrale de Gérone, l’intérieur

Son immense nef fut construite entre le XIV et la fin du XVIème siècle avec ses quatre parties et leurs clefs de voûte. Le premier niveau est tapissé de chapelles sur son pourtour avec au-dessus, une belle collection de vitraux.

    
            L'entrée monumentale                                  Le chœur et les arcades         

Derrière le maître-autel de la cathédrale, se trouve un magnifique siège épiscopal d’origine romane, de marbre blanc des Pyrénées appelé la « chaise de Charlemagne ».
Le retable du maître-autel en argent repoussé du XIVème, avec incrustations d’émaux et de pierres précieuses, est l’une des pièces maîtresses de la cathédrale.

                           
Le chœur, baldaquin en argent     Retable en argent doré de Bartomeu de Gérone (vers 1320)

Le cloître roman

   

Le cloître roman (XIIème siècle), de forme trapézoïdale, occupe l’espace au pied de la tour Charlemagne, avec ses chapiteaux et ses frises sculptées. La décoration repose sur trois types de sujets: des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, des scènes composées d’humains et d’animaux, et également des motifs géométriques.
Du centre du cloitre se dégage la Tour Charlemagne, restée seule après la destruction de la seconde tour.

      

Une petite communauté juive a vécu dans l’un des quartiers médiévaux qu’on considère comme l’un des mieux conservés d’Europe et mérite ainsi une balade dans ses ruelles typiques. L’ancienne synagogue est depuis devenue un centre d'études et le musée de l'Histoire juive.

       

On peut faire deux autres balades fort sympathiques. La première consiste à faire le tour de la cathédrale en montant par les remparts, ce qui permet d'avoir une belle vue d'un côté sur l'ensemble et de l'autre sur le chevet de l'édifice.

        

La seconde balade consiste à aller flâner sur les rives de l'Onyar, passer par le pont Gómez à l'architecture aérienne ou le pont de Palanques Vermelles, datant de 1827 et construit par la maison Eiffel, admirer les belles maisons aux vives couleurs qui la surplombent et représentent l'un des symboles de la villes, survivantes du temps où les riverains profitaient de l'eau pure de la rivière pour y implaner des tanneries. L'une d'elles, la Casa Masó, peut être visitée.

 

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08 avril 2019

Gérard Mordillat, Ces femmes-là

Référence : Gérard Mordillat, Ces femmes-là, éditions Albin Michel, 384 pages, janvier 2019

« Gérard Mordillat capte, à travers une multitude de destins individuels, la puissance d’une action collective. Épique, politique et humaine : une fresque visionnaire. »

Après La Tour abolie et la biographie de Lucie Baud, première femme syndicaliste, dans son film Mélancolie ouvrière - adaptation du livre de Michelle Perrot , Gérard Mordillat lui dédie son nouveau livre, Ces femmes-là, paru chez Albin Michel. À travers une multitude personnages, il brosse le portrait d’individus livrés à une évolution de la société que personne ne semble maîtriser.

               
                                                 Portrait de Lucie Baud
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Malgré une présentation très nébuleuse de l’éditeur, Ces femmes-là s'annonçait comme une illustration du  combat des femmes contre le machisme mais aussi comme une critique virulente de la société actuelle.

Nous sommes en France en l’an 2024, au moment où le pays accueille dans la liesse les Jeux Olympiques d'été. Mais La belle République a bien changé, gangrenée par le populisme le plus étroit, teintée d’un brin de dictature.
Les Médias ont perdu toute autonomie, les mécanismes de surveillance sont omniprésents, confortés par la puissance des forces paramilitaires. En gros, la liberté est plus que jamais menacée comme au temps de vichy mais les progressistes ont décidé cette fois d’organisation une grande manifestation au cœur de la capitale.

  

Cet événement sert de charnière, une cinquantaine de personnages évoluant avant, pendant et après cet épisode. Des personnages d’une très grande diversité allant de la femme de ménage d'origine maghrébine jusqu'aux ministres les plus influents du gouvernement. L’écart est de plus en plus important entre la démocratie formelle telle qu’elle se dégage des textes et la réalité quotidienne. L’état de droit laisse progressivement la place à l’état de fait.

Ce tableau, pour noir qu’il se présente, n’est pas seulement une vue de l’esprit de l’auteur mais une hypothèse qui repose sur des éléments puisés dans le vivier du présent. Cette anticipation repose en effet sur des données factuelles et s’inscrit dans la logique d’événements récents marqués par l’extension de l’ultra-libéralisme, la liquidation des services publics et le retour de l’individualisme, les lois qui privilégient la sécurité au détriment de la sauvegarde de la liberté, la montée des extrémismes.

   

C’est ainsi que les figures féminines vont se révéler. Jadis sous la coupe d’un homme, mari, patron…, elles prennent conscience que les nouveaux enjeux de la société les servent désormais et qu’il faut qu’elles profitent de cette conjoncture pour assurer à leur tour leur domination sur ce nouveau type de société qui leur est beaucoup plus favorable.

C’est un roman épique, une confrontation rageuse de personnages qui évoluent dans l’arène socio-politique, un bouillonnement éruptif qui agit comme un tsunami ou un volcan constamment en activité.

On passe rapidement d’un personnage à un autre, pas plus de quatre pages par personnage, avec alternance des points de vue pour maintenir la tension, densifier l’histoire et lui donner plus de signification, mettre en lumière les sentiments négatifs qu’éprouvent les individus, désir, jalousie, volonté de pouvoir sans repères moraux, violence individuelle et collective, contrôle généralisé...

              
              Xénia                            La brigade du rire               Rouge dans la brume

Gérard Mordillat et "Ces femmes-là" :

« J'ai une conviction profondément ancrée : la fiction marche toujours un pas en avant sur l'histoire. Mais je me considère comme un écrivain réaliste, car la réalité me dérange et me perturbe, et mon style s'appuie sur une structure narrative classique. L'action du roman Ces femmes-là se déroule autour de l'événement central du livre, une manifestation dans la rue. Il y a avant, pendant et après, qui forment les trois parties du récit : l'attente, le moment où tout se noue, et les conséquences sur chaque personnage. J'essaie de restituer la dynamique complexe d'un mouvement. »

« Le modèle qui m'inspire quand j'écris, c'est la poésie en prose. Le rythme est essentiel, il m'anime et fait bouger mes personnages. L'action se déroule au rythme de la phrase, j'espère que le lecteur ressent ce tempo. Un mot de trop, un verbe mal placé, et tout peut se casser la figure. Il faut une attention délicate et précise au rythme. Comme disait Giacometti, à qui on reprochait de faire des sculptures trop maigres, "j'enlève tout ce qui n'est pas nécessaire". »

      
                                                     Vive la sociale !

Mes fiches sur Gérard Mordillat :
* Les vivants et les morts -- Xénia - Ces femmes-là --

* Biographie de Lucie Baud --

< Christian Broussas – Ces femmes-là - 8/04/2019 < • © cjb © • >>

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