Jean-Marie Gustave Le Clézio a écrit deux romans fortement autobiographiques qui ont pour cadre l'Afrique ou plus exactement le Cameroun puis le Nigéria où son père était parti travailler comme médecin de brousse et où le jeune Jean-Marie et sa mère purent le rejoindre après la Seconde guerre mondiale.

JMG Le Clézio, à propos d'Onitsha :
«  Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique  dans cette ville où j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre. En souvenir de cela, j'ai écrit ce petit livre. »

                      
                               Traduction de l'Africain en langue Wolof

Référence : Onitsha, éditions Gallimard, mars 1991, 250 pages

Ce 14 mars 1948, Maria-Luisa Allen dite Maou, accompagnée de son fils Fintan partent rejoindre en Afrique son mari Géoffroy qui travaillait dans le port d'Onitsha au Nigéria. Le voyage fut long, de Bordeaux à Dakar puis ensuite de Dakar par la mer jusqu'à Cotonou au Bénin et enfin Port Harcourt le grand port nigérien.

Pour Maou, c'est une nouvelle vie qui s'offre à elle, une vie qu'elle imagine si facile où elle va enfin retrouver son mari après une longue séparation. Là-bas, ils seront vraiment quelqu'un, sans préjugés contre Géoffroy, rejeté pa la famille de sa femme comme un anglais rêveur et fauché.

Son père espérait retrouver à Onitsha l'emplacement de la nouvelle Meroë, fondée selon la légende sur une île du grand fleuve par Arsinoë l'égyptienne, la reine noire. Mais son rêve s'évanouit peu à peu pour laisser place à le réalité d'un colonialisme que rapidement, il réprouve.
Sa mère aussi est déçue par un temps qui s'étire, des journées longues et monotones, l'attente sous la varangue, à l'abri de la chaleur écrasante. Elle réagit cependant parfois quand par exemple elle s'oppose à un colon anglais détestable qui voulait faire construire une piscine par des prisonniers enchaînés.

 La réalité qu'ils découvrent est ainsi. L'Afrique est un autre monde, étrange, dérangeant, mystérieux et inconnu, si loin des habitudes et des mentalités européennes, d'autant plus qu'ils vivent en vase clos dans le champ restreint des membres de la colonie, de leurs relations oscillant entre rivalités et mesquineries dérisoires. Mais l'Afrique exerce sur eux une telle fascination qu'ils sont pris à leur propre piège, prisonniers de leurs espoirs, cuits et recuits dans la torpeur d'une chaleur émolliente.

On retrouve bien la lourde ambiance de ces ghettos peuplés de colons sûrs de leur supériorité et qui s'ennuient dans ce monde fermé qu'ils ont eux-mêmes créés. Mais c'est oublier le fleuve Niger qui irrigue la région, relie les hommes, qui fait circuler marchandises et informations.

           
                                           Situation d'Onitsha au Nigéria

Le pays sera aussi rattrapé par la guerre, celle du Biafra et de ses réserves pétrolières, « pour, écrit Le Clézio, la mainmise sur quelques puits de pétrole, les portes du monde se sont fermées sur eux (les enfants sacrifiés) les portes des fleuves, les îles de la mer, les rivages. Il ne reste que la forêt vide et silencieuse. »

Référence : L'Africain, éditions Gallimard, mars 2004, 288 pages

Ce roman a été écrit plus de dix ans après Onitsha, dans lequel il évoquait la difficulté de communiquer avec cet homme, son père, qu'il ne connaissait pratiquement pas. Et là, il va vraiment rencontrer ce père, tenter de le comprendre, de savoir ce qui motive son amour pour sa mère et son attachement à l'Afrique.

Il y découvre la liberté, une Afrique sauvage, parfois violente mais si humaine. Il sillonne avec son frère Rudy la plaine herbeuse, découvre la forêt équatoriale et les terribles orages qui s'abattent sur la région.

Les deux garçons s'amusaient parfois à détruire des termitières. Jamais cette idée ne serait venue à l'esprit des autres enfants du village, « eux qui vivaient dans un monde où les termites étaient une évidence, où ils jouaient un rôle dans les légendes. Le dieu termite avait créé les fleuves au début du monde, et c'était lui qui gardait l'eau pour les habitants de la terre. »
Leurs activités étaient souvent utilitaires : en se promenant, ils ramassaient le bois mort et les bouses séchées pour le feu, ils allaient puiser l'eau pendant des heures devant les puits en bavardant et parfois, ils jouaient au trictrac dans la terre.

                

Il comprend l'anti colonialisme d'un père confronté à « l'injustice outrecuidante de ce système, ses cocktails parties et ses golfeurs en tenue, sa domesticité, ses maîtresses d'ébène prostituées de quinze ans introduites par la porte de service, et ses épouses officielles pouffant de chaleur et faisant rejaillir leur rancoeur sur leurs serviteurs pour une question de gants, de poussière ou de vaisselle cassée. » [1]

Il découvre aussi une mère plus gaie, heureuse de son choix de retrouver enfin son mari en Afrique, malgré les quolibets de ses amies françaises surprises qu'elle aille « chez les sauvages » . Son père se démarque de la majorité des colons par son anticolonialisme. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il le comprendra et lui rendra hommage dans cet ouvrage.

Notes et références
[1]
 Il parle aussi de la prise de conscience de son père :« Pendant toutes ces années, mon père s'est senti proche des Africains, leur ami, et il s'est aperçu que le médecin n'est qu'un autre acteur de la puissance coloniale, pas différent du policier, du juge ou du soldat... L'exercice de la médecine est aussi un pouvoir sur les gens, et la surveillance médicale une surveillance politique. »

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