Chostakovitch, un homme prisonnier de ses contradictions

Référence : Julian Barnes "Le Fracas du temps", éditions Gallimard, 208 pages, 2016, février 2018 (en français)

Le Fracas du temps paru en 2016 se déroule selon une rame historique qui pose la question de la liberté de l'artiste face au pouvoir à travers les difficultés rencontrées par le compositeur russe Dmitri Chostakovitch à l’époque de la dictature de Joseph Staline.

                  

« L'art appartient au peuple », disait Lénine… mais qu’est ce fameux peuple toujours mis en avant. Pour l’intellectuel, la situation devient vite intenable et le pouvoir soviétique, d’Alexandre Soljenitsyne à Andreï Sakharov en passant par Boris Pasternak, en a montré maints exemples.

A travers le personnage de Chostakovitch, on suit le parcours d’un homme fait d’humiliations, de frustrations et d’impuissance. Dmitri Chostakovitch est considéré comme l’un des plus grands compositeurs russes du XX ème siècle, avec par exemple son opéra "Lady Machbeth de Mtsensk", son aura internationale de NewYork à à la Suède et à l'Argentine, s’est d’abord senti à son aise dans la Russie soviétique avant de connaître la disgrâce.

    
Chostakovitch au Congrès pour la paix mondiale à New York, 1949
Chostakovitch avec sa femme à Berlin en 1972

Staline en personne déclenche les hostilités : Après une représentation de Lady McBeth de Mzenzk en 1936, il quitte ostensiblement la salle avec le Politburo avant la fin du spectacle, parlant  « du fracas en guise de musique, » étant bien sûr un expert es-musique ! Puis il lui porta l’estocade par un article violent dans la Pravda, parlant « d'une oeuvre titillant le goût perverti des bourgeois avec sa musique agitée, névrotique » Le musicien a peur d’une arrestation, pour lui-même, sa femme et sa fille Galya. Il  guette chaque nuit dans la cage d'escalier, sa valise à ses côtés, craignant l’arrestation.

          
                                                                                                             Julian Barnes et Ishiguro


Ce ne fut en fait qu’un coup de semonce. Sauvé sans doute par son rayonnement international, il sera considéré comme "récupérable". Désormais, il se pliera aux règles de l’artiste "optimiste et au service du peuple", composant des musiques de film conformes aux canons en vigueur. Il avalera les couleuvres, allant jusqu’à attaquer malgré lui le compositeur Igor Stravinski, qu’il aimait et respectait beaucoup, en lisant à New-York à l'occasion du Congrès de la Paix en 1948, un texte de propagande imposé bien sûr par le Parti communiste soviétique, discours de pure forme auquel d’ailleurs personne ne fut dupe. Pas question de demander l’asile politique, sa famille étant restée en otage en Russie.

     
                                                                                       Chostakovitch entre Wiener et Darius Milhaud

L'espoir d'une évolution après la mort de Staline, remplacé par Khroutchev, est vite déçu car même si le Parti le choisit en 1960 pour présider L'Union des Compositeurs de l'URSS, il est aussi tenu de prendre sa carte du Parti. Ainsi les apparences sont sauves mais il aimait à penser « qu’il  n'avait pas peur de la mort. C'était la vie qu'il craignait, pas la mort ».

       

Julian Barnes n’a pas seulement fait œuvre de témoignage mais aussi littéraire par ses notations précises et son style direct, utilisant une structure en trois mouvements, comme pour une symphonie classique, écho aux 15 symphonies qu'a composé Chostakovitch.

Comme dans ses partitions, chaque séquence musicale s'accorde parfaitement à la situation vécue par le compositeur et rien dans son écriture n'est superflu, pesé au poids des événements et des sentiments qui le traversent. Tout au long de son récit, Tout prend sens. Fait de différents fragments, le roman revient en cercles concentriques sur les moments forts qui en marquent la narration, traduisant bien ce que ressent Chostakovitch à chaque nouvelle phase de lutte contre l'adversité et la cruauté des choix qu'il doit effectuer.


Chostakovitch entre Rostropovitch et Richter en 1953 pour sa 10e symphonie en mi mineur

Voir aussi
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France Culture : Chostakovitch (1906-1975) - Celui qui a des oreilles entendra --

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