Référence : Günter Grass, Le Turbot, éditions Le Seuil, mars 1979

« Le lieu de l'action, c'est le présent; le sujet est l'histoire de notre nourriture, de l'âge de pierre jusqu'à nos jours. » Günter Grass, interview

                         
La maison familiale de Dantzig

Inspiré d'un conte populaire allemand, déjà utilisé par les frères Grimm, Le Turbot se présente comme une longue histoire de l'art culinaire, une espèce de fable dont le héros, immortel comme le poisson qu'il pêcha un jour dans l'embouchure de la Vistule, raconte ses neuf vies, sa traversée des siècles en compagnie de neuf femmes assez redoutables.


Ces neuf cuisinières incarnent en fait chaque époque, chaque moment de l'histoire culinaire : Ava la mère originelle, Dorothée, Gret la grosse, Amanda la Prussienne… jusqu'à Ilsebill qui l'écoute aujourd'hui.
Amant, gâte-sauce, évêque ou époux, jamais le héros ne parviendra à échapper à leur emprise...

         
                                                            Sculpture du Turbot par Günter Grass

Turbot mythique qui sautera dans les bras de Maria en s’abandonnant : « La mer était d'huile et léchait la plage. Maria, jusqu'aux genoux de son jean, entra dans la mer. Elle demeura un temps immobile puis lança trois fois d'une voix forte un mot kachoube, [1] tenant les bras en écuelle. Alors plat, primordial, sombre, ridé, le Turbot dont la peau est pierrée, non, ce n'était plus mon Turbot, mais le sien, comme neuf, le Turbot sortit de la mer pour tomber dans ses bras. »

La cuisine, la gastronomie sont choses essentielles, l’appétence des désirs, l’appétit de la vie, choses vitales même car « tout ce qui nous est sacré, l'histoire aux mille détours, le brillant empire des Hohenstaufen, les abruptes cathédrales gothiques, tout cela n'existerait pas si une frugalité sotte devait être le fait de l'homme. »

                   
Dessin de Günter Grass : Le Tambour    Musée de Lübeck : la trilogie de Dantzig [2]

Il a fallu si longtemps pour que la condition humaine parvienne à une certaine évolution, « des dizaines d'années pour que le mil soit relayé par la pomme de terre. Et la suppression du servage a duré plus longtemps encore plus longtemps. Toujours ces régressions. Après Robespierre vint Napoléon et ensuite ce Metternich... »
Pourquoi vivre dans ces conditions, autant comme le fait le héros du Tambour, refuser la société des hommes, refuser de grandir.

             

Le Turbot passe pour être l'une des œuvres difficiles de Günter Grass et se présente comme une chronique de l’histoire de la cuisine. Ce récit picaresque et parodique, hors du temps actuel,  lui permet de faire abstraction de l'actualité politique à laquelle il se sent lié, comme on peut le constater dans le Journal d'un escargot.

On retrouve dans cette œuvre des éléments symboliques habituels comme neuf mois pour les neuf livres, c’est-à-dire le temps d'une grossesse. Son mode d’écriture peut dérouter, il est fait d’éléments épars, de collages hérités d’auteurs comme John Dos Passos ou Alfred Döblin, [3] qui consistent en anecdotes, bouts de récit, réflexions historiques et philosophiques, petits poèmes… reposant sur un style discontinu et non chronologique.

        
Sa maison de Lübeck

Notes et références
[1] Les cachoubes ou slaves de l'ouest constituent une petite communauté ethnique et linguistique installée essentiellement en Poméranie et dans le nord de la Pologne. La mère de Günter Grass était une cachoube catholique.
[2]
La trilogie de Dantzig comprend Le Tambour, Le chat et la souris et Les années de chien
[3] En particulier son roman le plus important "Berlin Alexanderplatz"

 Voir aussi
* Günter Grass Itinéraire -- Le Turbot -- Heinrich Böll --
* Les écrivains de langue allemande --

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