Référence : Daniel Cohen, "Il faut dire que les temps ont changé...", éditions Albin Michel, août 2018 

       
                                                                        « Il faut dire que les temps ont changé… »

Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète

Eh oui, constate l’économiste Daniel Cohen, les temps ont changé… les évolutions socio-économiques correspondent à un phénomène de civilisation où la société industrielle telle qu’elle est née au XIXème siècle laisse assez rapidement la place à ce qu’on appelle la société numérique. Même si cette notion n’embrasse pas la totalité du phénomène. [1]

Pour des philosophes comme Jean Baudrillard et Roland Barthes, la société de consommation est confrontée à une contradiction fondamentale prise entre confort et héroïsme. Le défi qu’elle doit relever consiste à dépasser une certaine passivité de l’individu qu’elle implique et une morale collective faite de volonté de dépassement.

Baudrillard pense que la seule solution qu’ait trouvé le monde moderne consiste à « dramatiser la vie montrée par les médias. » Le douillet confort que ressent le consommateur devant son poste se doit d’être vécu comme une espèce de miracle volé à la violence du monde extérieur. La violence en tant qu’antidote à la tranquillité du quotidien. [2]

               
Homo economicus                                                                             Le monde est clos…

Celle qui se définit comme  "la société digitale" fait en sorte que l’individu s’implique dans l’essor de la société à laquelle il appartient, s’identifie à ce collectif pour être un petit maillon, devenir une espèce d'ensemble de données qui puissent être traitées par le système.

Dans ces conditions, les systèmes de traitements et plus particulièrement les plus sophistiquées comme l’'intelligence artificielle, seront de plus en plus capables de régir un nombre infini de clients, les soigner, les conseiller, les divertir, à condition qu'ils aient été préalablement numérisés.

Cette vison de l’avenir peut faire peur, peut faire réfléchir en tout cas pour savoir si l’on veut devenir ou non un "homo digitalis", libéré des limites de son propre corps.

           

Si nul ne peut contester cette évolution qui s’étend progressivement à l’ensemble des activités humaines, plus ou moins touchées selon les types d’activité, reste à savoir si elle correspond à un mouvement  "naturel", conséquence mécanique de l’innovation technologique ou si elle est orchestrée par les tenants de la mondialisation.
Les grands holdings qui ont dirigé l’économie mondiale depuis l’ère industrielle du XIXème siècle sont remplacés par d’autres entreprises émergentes qui, comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazone) allient libéralisme et mondialisation pour arriver à une forme de pouvoir qui pourrait défier les États. Les GAFA ne sont en fait que les symboles de cette mutation, auxquelles on pourrait ajouter d’autres entreprises.

Ce qui s’est passé depuis une cinquantaine d’années, on peut en évaluer au moins les conséquences : détérioration des relations de travail, contestation ouverte ou larvée du mode de fonctionnement du pouvoir politique, cette espèce de viduité dont souffrent souvent les nouvelles générations… conséquences qui touchent vraiment le mode de fonctionnement des États démocratiques en particulier.

               
Richesse du monde...  --                                                                Nos temps modernes

Cette viduité touchent aussi celle les idéologies, qu’elles soient de droite ou de gauche, qui n’ont pas su prendre en compte ces nouvelles données et se basent encore trop souvent sur des modes de fonctionnement hérités du passé.
Mondialisation signifie aussi qu’on peut désormais avec l’informatique traiter des données depuis n’importe quel point de la planète.

Comme souvent, les bonnes intentions, la naïveté des inventeurs à la "Nobel" se tournent en exploitation, tension et stress générés par des systèmes informatiques qui remplacent le travail à la chaîne, les réseaux sociaux peuvent devenir aliénants. L’évolution n’est jamais neutre. Le refuge dans le populisme est bien l’expression de ce désarroi devant un monde qui se dérobe sous leurs pieds.

Dans ce mouvement cyclique, les enthousiasmes candides de Mai 68 ont viré au désarroi dans les décennies 1980-90 puis à l’indifférence  depuis les années 2000, ce qui plombe le paysage socio-économique pour longtemps. Ce qui marque aussi l’impéritie des pouvoirs politiques.

             
                                                      Daniel Cohen avec Pierre Arditti et Erik Orsenna [3]

Notes et références
[1]
Dans  son ouvrage Trois leçons sur la société post-industrielle en 2006, il
écrit : « À l'image de la société féodale, la société industrielle du XXe siècle lie un mode de production et un mode de protection. Elle scelle l'unité de la question économique et de la question sociale… » Pour lui, nous vivons aujourd'hui « la fin de la solidarité qui était inscrite au cœur de la firme industrielle. »

[2] Dans un autre ouvrage intitulé La Prospérité du vice, Une introduction (inquiète) à l'économie en 2009, il défend la thèse que le capitalisme marque le passage d'un monde reposant sur la loi de Malthus à un autre reposant sur le paradoxe d'Easterlin. La loi de Malthus bloque la croissance du revenu par tête par stagnation démographique tandis que le paradoxe d'Easterlin prouve que la richesse d'un pays n'a pas de lien direct avec le bien-être individuel ressenti.

[3] l’acteur Pierre Arditi, l'économiste Daniel Cohen et l'écrivain Erik Orsenna ont présenté en 2010 une émission "économique" intitulée "Fric, krach et gueule de bois : Le roman de la crise" pour tenter expliquer de manière pédagogique la crise aux Français.

<< Christian Broussas • °° Daniel Cohen °° -- 16/12/2018 >>