Référence : Kazuo Ishiguro, Le géant enfoui, éditions des deux Terres, 2015 et Folio/Gallimard, 459 pages, 2016

« Sommes-nous les otages impuissants de notre mémoire ? »

Même si ce récent ouvrage n'est pas considéré comme le meilleur du prix Nobel 2017, il se structure autour de ses thèmes de prédilection : la mémoire et l'oubli, le désir de résilience. [1] Son environnement est aussi déroutant, se situant dans l'Angleterre post-Arthurienne du VIème siècle, haut moyen-âge où bretons et saxons parvenaient à cohabiter.

                      

Pour le journal Le Monde par exemple, « l’auteur des "Vestiges du jour" emprunte aujourd’hui aux codes de la fantasy [2] pour raconter une passion que rien, ni l’âge ni l’oubli, ne peut altérer. »

C'est une époque assez obscure, coincée entre le monde post romain et "les lumières du Moyen-Age" que Ishiguro présente avec une brume persistante génératrice d'une espèce d'amnésie collective. Il nous conte l'histoire d'un couple âgé Axl et Béatrice qui quittent leur communauté pour aller retrouver leur fils qu'ils ont perdu de vue depuis très longtemps. Leur périple constitue l'essentiel du roman, périple qui va être émaillé d'aventures et de rencontres avec un chevalier saxon et son apprenti, un ancien compagnon d'Arthur, des moines trompeurs... Mais aussi de rencontres surnaturelles, un monde peuplé d'elfes, de monstres, de dragonne...

Ses personnages sont souvent à la recherche de leur passé, des souvenirs qui se diluent en images flashs, en réminiscences, « ... un fragment de souvenir lui revint enfin . C'était bien peu [...] Il se revit sous une tente... D'autres gens étaient avec lui. Plusieurs personnes peut-être mais il ne se souvenait pas de leur visage. » (page 163)

      
Auprès de moi, toujours                 Le géant enfoui

Mais son roman n'est pas qu'une épopée et les combats n'ont rien d'héroïques. Axl et Béatrice se livrent à une quête inquiète et dangereuse, à la merci de cette fameuse brume qui pourrait bien se lever et lever aussi un voile sur leur passé, compromettant l'avenir. Le périple est exténuant pour Axl et Béatrice, ponctué de difficultés et de peur, mais en même temps, ils en profitent pour raviver leur amour, prenant le risque de libérer leur mémoire.

Et certes, avec Kazuo Ishiguro, il ne faut pas s'en tenir au récit, au décor médiéval, son côté fantastique, il faut y voir aussi une allégorie du monde contemporain, une atmosphère de guerre qui distille ses haines et ses ressentiments. C'est aussi une extraordinaire ode à l'amour où ce couple a su préserver  une grande fraîcheur des sentiments qui ont pu résister au temps et aux habitudes mais où, en même temps, rien n'est jamais gagné.

Si ceux qui préfèrent l’action trouveront le roman plutôt lent, s'attardant sur les aléas du voyage, et les amateurs d’histoire jugeront partielle, imprécise la reconstitution de cette époque, le propos central de l'auteur, comme dans la plupart de ses romans, est bien la relation du personnage central avec sa mémoire, pour occulter ses souvenirs les plus pénibles et se réinventer.

   Vidéo : Présentation du roman par l'auteur --

Notes et références
[1]  « Un magnifique roman en forme d'épopée,prétexte à une réflexion autour de la mémoire et de l'oubli. » Anne de Ménibus
[2]
Fantasy : genre littéraire incluant des éléments surnaturels relevant très souvent du mythe et du rapport à la magie.

* Voir aussi ma catégorie Prix Nobel de littérature --

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