Maryse Condé est née dans un milieu plutôt privilégié et n’a été confronté à la couleur de sa peau qu’à son arrivée en France à l’âge de 16 ans. Aimé Césaire a exercé une grande influence dans sa quête identitaire qui la mène en Afrique de l’Ouest. C’est à partir de cette connaissance qu’elle écrira Ségou, roman historique en deux volumes sur le déclin du royaume bambara, au succès retentissant.

« Les mots, c’est bien connu, ne servent pas seulement à  créer du sens. Ils jouent, ils font l’amour. Ils composent une musique. » Entretien Libération, octobre 2000

                     
Avec l'actrice Firmine Richard            En Guadeloupe en 1986

Dans ses romans suivants, elle mettra souvent en scène des femmes bousculées par l’histoire  , à la recherche de leur liberté comme Moi, Tituba sorcière noire de Salem, Victoire, les saveurs et les mots, hommage à sa grand-mère ou Desirada.

         
Victoire                                                          Ivan et Ivana

Elle s’intéresse aussi au rôle des classes sociales comme dans La Vie scélérate, Prix de l’Académie française en 1988, histoire d’une grande famille caribéenne,  se livre dans son autobiographie La Vie sans fards, conteste « le mythe de la négritude » dans Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana, l’un de ses derniers romans, inspiré par l’attentat terroriste d’Amedy Coulibaly en 2015.

                       

En décembre 2018, après la réception à Stockholm du « Nobel alternatif », Maryse Condé retourne vivre en Guadeloupe. Si elle est très bien accueillie, la suite est décevante, « dès le départ, mes rapports ont été faussés, biaisés. Alors que je voulais revenir chez moi, ce n’était pas chez moi. Les gens me prenaient pour une étrangère (…). On disait que j’étais une Africaine qui parlait de l’Afrique ! », confie-t-elle dans une interview. [1] Elle préfère alors saisir l’opportunité d’une université américaine et partager son existence entre New York et la Guadeloupe.
« L’Amérique, dira-t-elle,  m’a appris une sorte de fraternité. C’est là que j’ai appris à écrire sur tout ce qui m’intéressait, pas seulement sur les Antilles et la France. J’ai cessé de voir le monde avec des barrières. »

  Avec son mari Richard Philcox à Seattle en 1979
 
Cette situation tient sans doute également au fait qu’elle a grandi dans une bourgeoisie noire vivant repliée sur elle-même qu’elle décrit dans Le Cœur à rire et à pleurer, des structures où on ne parle que français, des familles qui passent l’été à Paris tous les 5 ans.
Mais elle a aussi écrit en 2006 un récit, Victoire, les saveurs et les mots dédié à son aïeule Victoire Quidal, une cuisinière née « dans le plat pays cannier » de Marie-Galante, qui « se louait » chez des Blancs de La Pointe, sur l’île principale de l’archipel de la Guadeloupe.

                
                                                Avec ses 4 enfants
« Les mots sont des empêcheurs de tourner en rond. » "En attendant la montée des eaux"

En 1985, invitée par l’université de Berkeley, elle quitte la Guadeloupe pour s’installer aux États-Unis. « J’étais rentrée en Guadeloupe pour me mettre à la disposition de mon peuple mais j’ai chômé pendant trois ans », rappelle-t-elle. « Ni l’université ni la radio ne voulaient de moi. Quand j’ai reçu la lettre de Berkeley, je n’en ai pas cru mes yeux : j’étais au chômage et on m’invitait aux États-Unis. Je n’ai pas hésité. Je suis partie et ma carrière universitaire et littéraire a commencé là-bas. »

  Avec son amie Christiane Taubira en 2019

Quand elle reçoit une lettre de l’université de Berkeley l’invitant à venir enseigner pour un an, Maryse Condé n’en revient pas. Elle vit alors en Guadeloupe, où elle s’est réinstallée après le succès de Ségou (1984-1985), une saga historique en deux tomes sur le déclin du royaume bambara.

Elle voit la France comme « un vieux pays avec des traditions, des habitudes de pensée et qui manque de curiosité. Les Américains ne se sont pas souciés de savoir ce que j’avais fait avant : ils ont aimé Ségou et se sont simplement dit que je pouvais être utile dans un département de français. »
Elle a donc été d’abord reconnue aux États-Unis autant comme enseignante que comme critique.

             
                                                                     Avec Tahar ben Jelloun en 1995

Le temps a passé et depuis 2013, elle vit à Gordes dans le Luberon avec Richard Philcox, son mari et ancien traducteur de ses œuvres.  Malgré la maladie, sa fois dans l’avenir du monde est intacte, « Un jour viendra…où les hommes se rappelleront qu’ils sont des frères et seront plus tolérants. Ils n’auront plus peur les uns des autres, de celui-ci à cause de sa religion ou de celui-là à cause de la couleur de sa peau, de cet autre à cause de son parler. Ce temps viendra. Il faut le croire. »
Et elle ajoute : « Ne concluons pas. Rêvons plutôt, imaginons. »

   Ses parents au jardin du Luxembourg

À propos de son roman « Le fabuleux et triste destin d’Ivan et Ivana »

Ivan et Ivana sont les jumeaux d’une Guadeloupéenne et d’un Malien, C’est au Mali qu’ils vont se radicaliser et se convertir à l’islam.

« En abattant la policière antillaise Clarissa Jean-Philippe, le Malien Amedy Coulibaly mettait fin au mythe de la négritude basée sur la solidarité intra-raciale. La négritude est morte à Montrouge ce jour-là car elle s’est révélée pour ce qu’elle a toujours été : un mythe. La violence dont le djihadiste malien a fait preuve ne se soucie guère de la couleur de la peau et n’épargne ni parents ni amis…

… L’histoire de l’homme n’est pas finie, mais les problèmes tels que les guerres civilisationnelles, les migrations que nous rencontrons aujourd’hui dans le monde, découlent aussi en partie des dysfonctionnements causés par l’esclavage et l’impérialisme occidental. Ces crimes ne sont pas étrangers aux ravages que connaît par exemple ma terre natale la Guadeloupe, plongée dans la violence et le chômage. La résolution de ces problèmes passe par un véritable dialogue des cultures. »

             
Maryse Condé à Gordes                            Maryse Condé en 2017

Notes et références
[1]  Françoise Pfaff, Entretiens avec Maryse Condé, Karthala, 1993 ; nouvelle édition 2016

Voir aussi mes fichiers
* Le cœur à rire et à pleurer, autobiographie, 1999 -- ** La vie sans fards --
*** Les belles ténébreuses -- **** Histoire de la femme cannibale --
***** L'Evangile du nouveau monde --

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<<< Christian Broussas   Maryse Condé    © CJB  °°° 13/01/2022  >>>
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