« Un Pygmalion acharné» Gilles Perrault

           

Son épitaphe : « Henri Curiel, tombé dans la lutte pour le Socialisme et la Paix à laquelle il avait consacré sa vie. »

Sa vie est un véritable roman, pourrait-on dire. Écrire sa biographie revient à raconter un destin à la Don Quichotte, le panache en moins, à entrer aussi dans les arcanes d’un XXème siècle et de ses soubresauts. Son aura ajoute encore au mystère d’un homme toujours resté dans l’ombre, qui ne se livrait pas facilement, marqué par la clandestinité. Sa mort, son assassinat jamais élucidé à Paris le 4 mai 1978 par deux tueurs jamais identifiés ajoute encore à ce nimbe de mystère qui l’entoure.

Un citoyen du Tiers-monde comme on a pu l’écrire à juste titre, d’abord par nature puisqu’il ne s’est jamais vraiment senti enraciné dans un terroir, juif né en Égypte sans être égyptien et, malgré ses efforts, sans même bien savoir parler l’égyptien, baigné dans la culture française et voyant la France avec le romantisme de ses intellectuels… son destin contrasté était tout tracé. Son père voulait qu’il prenne sa suite dans le négoce familial alors qu’il ne pensait qu’à Paris et à la culture française, un peu jaloux de son frère Raoul qui lui, prendra la direction de la capitale française.
Mais il ne tardera pas lui aussi à rejoindre Paris.

           
                                              Henri Curiel au centre, au second plan

« Qui était Henri Curiel ? » s’interroge Gilles Perrault, l’auteur de sa biographie intitulée "Un homme à part". L’homme était ambivalent. Il possédait un immense pouvoir de séduction, pratiquement tous les témoins sont d’accord sur l’éclat de son entregent, de vraies capacités pédagogiques et de négociation. Il avait ce don précieux de savoir mettre à l’aise ses interlocuteurs, de les mettre en valeur pour les aider à dépasser les rancœurs et les arrière-pensées.
 Il en usa largement et appliquera tout au long de sa vie ses dispositions, par exemple dans les longues négociations, même si elles n’aboutirent pas, qu’il suscita et mit en œuvre entre les "colombes" israéliennes et le courant réaliste de l’OLP d’Arafat.

Il avait aussi un côté plus sombre, aussi brillant en petit comité qu’il était terne en assemblée et ennuyeux quand il s’exprimait en public. Ses réactions étaient parfois démesurées, ses emballements lui ont parfois joué de mauvais tours, malgré les mises en garde de ses fidèles comme les frères de Wangen et d'amies comme Rosette qui deviendra sa femme, comme les "égyptiennes" Joyce Blau et Didar Fawzi Rossano qui le suivront jusqu'au bout. En tout cas, dans l’ensemble il a marqué et souvent fasciné tous ceux qui l’ont rencontré, même s’ils avaient parfois quelques à-priori contre lui.

           
                                              Henri Curiel au centre, au second plan

On peut d’abord se demander pourquoi ce fils d'un riche banquier juif cairote va passer du palais paternel où il aurait pu mener une vie de "pacha" aux geôles de Farouk, alors roi d'Egypte. Il n’est pas le seul fils (et fille) de la haute bourgeoisie cairote qui vivait en marge de la société égyptienne a avoir été terrifié par le spectacle qui s'offrait à eux, celui d’une population livrée à une terrible misère et à une exploitation systématique rappelant l’esclavage. [1]

Comment s’étonner après cette vision, qu’ils trouvent dans le marxisme une réponse à leur désarroi, qu’un homme comme Henri Curiel se lance dans l'action, reprenne en mains un Parti communiste égyptien embryonnaire et fonde le Parti communiste soudanais. On retrouve ici l’ambivalence qui le caractérise : Curiel qui se qualifiera jusqu’à la fin de "communiste orthodoxe", mais sera rejeté aussi bien par les Partis communistes, qu’il soit français, italien ou soviétique. Pourtant, nombre de communistes français travailleront dans les rangs de Solidarité, son organisation, sans états d’âme.

Avec ses amis, il milite dans les réseaux d'aide au FLN algérien, qu’il va ensuite diriger après l’éviction de Francis Jeanson. Il est arrêté en 1960 et passe dix-huit mois en prison à Fresnes où il en profitera pour former les militants du mouvement qui sont détenus avec  lui. L’arrêté d’expulsion pris contre lui ne sera jamais appliqué…
Cette complicité avec les dirigeants algériens lui vaudra après l'indépendance leur soutien indéfectible, au moins pendant toute la période Ben Bella.

           
Gilles Perrault Un homme à part, tomes I et II

Son œuvre essentielle, Henri Curiel va la bâtir après la fin de la guerre d'Algérie, une organisation clandestine et structurée, Solidarité, destinée à aider en matière logistique, les mouvements de libération du tiers-monde. Ses objectifs et surtout ses conditions sont clairs : aide soit mais uniquement pour les mouvements qui renoncent à toute action terroriste même face aux dictatures sanguinaires d’Amérique latine ou d’Afrique.

Il n'était pas question de s'immiscer dans les mouvements de libération qu'ils voulaient aider mais de former, d’enseigner les techniques de la lutte clandestine, souvent mises en oeuvre avec des moyens rudimentaires : repérage et rupture d’une filature ; impression de tracts et de brochures avec un matériel léger, fabrication de faux papiers, chiffrement et écriture invisible, cartographie et topographie, soins médicaux et premiers secours. Une large gamme de techniques étendues parfois au maniement des armes et à l'utilisation d'explosifs. Solidarité formera des centaines de militants de tous les mouvements qu'elle avait agréés.

        
"Le mythe mesuré à l'histoire"

A travers cette structure, Il va participer, par son implication, au grand bouleversement d’indépendance des nations du Tiers-monde, qui signe l’émergence d’un monde marqué par l'immense mouvement de décolonisation et d'émancipation qui va rebrasser les cartes de la géopolitique.

Dans les dernières années de sa vie, plusieurs affaires vont tendre à le déstabiliser. D'abord deux articles du journal Le Point initiés par l'un des ses responsables Georges Suffert et un du journal allemand le Spiegel, fondés sur des approximations, des mensonges et des allusions fielleuses. En 1977, suivit une attaque du ministre de l'intérieur Christian Bonnet qui l'assigna à résidence à Digne dans les Alpes de Haute- Provence avant de vouloir l'expulser.  [2]
À ce propos, dans sa biographie Gilles Perrault parlera d'une entreprise de "neutralisation concertée" : « L'offensive par voie de presse ayant échoué à le détruire moralement, le ministre de la police avait pris le relais  en le cloîtrant à Digne... »
Ces manœuvres ayant fait long feu, non sans avoir laissé des marques indélébiles, il ne restait que l'élimination physique pour s'en débarrasser. L'enquête policière qui va suivre s'enlisa rapidement, se perdant dans les dédales de la politique, ce qui n'est pas sans rappeler le sort de Ben Barka qui fut son ami.

En juillet 1992, l’enquête judiciaire se conclut par un non-lieu. Au début des années 2000, de nouveaux témoins sont entendus. Mais l’affaire est à nouveau classée sans suite le 29 septembre 2009.
Dernier rebondissement : un témoignage posthume de mai 2015, puisé dans un livre intitulé "Le roman vrai d’un fasciste français", d’un ancien barbouze du SAC [3] nommé René Resciniti de Says qui aurait agi sur ordre du patron du SAC Pierre Debizet.
Dont acte. Peut-être que quand les archives des services français de cette époque seront déclassifiées, on en apprendra un peu plus sur cet assassinat.
Pour Sylvie Braibant, journaliste et petite cousine germaine d’Henri Curiel, il s’agit d’une affaire française : Tout nous conduit aux services secrets, à ses officines et à ses mercenaires chargés des "basses œuvres". »

Notes et références
[1] Son ami Hazan disait : « Ne jamais oublier que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. »
[2] Sur le détail de ces affaires, on peut se référer à la relation qu'en fait Gilles Perrault dans "Un homme à part" (tome II), pour Le Point et Georges Suffert p. 332-355 puis p. 361-365, pour le Spieger p. 367 et pour Christian Bonnet p. 368-375.
[3] Le SAC, Service d'action civique, dissous en 1981, était une strucure officiellement chargée du service d'ordre des gaullistes.

(Hazan : « Ne jamais oublier que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. »)
(Hazan : « Ne jamais oublier que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. »)

Voir aussi
L'assassinat d'Henri Curiel --
Roger Vailland en Egypte --

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<< Christian Broussas, Henri Curiel, 14/08/2021 © • cjb • © >>
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