Dans son essai biographique sur Henri Curiel, Gilles Perrault revient sur des séjours  de Roger Vailland en Égypte, en particulier à un moment clé où la royauté de Farouk est renversée par le coup d'état du général Néguib puis par Nasser.

« La vallée du Nil est le plus riche jardin du monde et le fellah le plus misérable jardinier. » Choses vues en Égypte, éditions Défense de la paix, août 1952

             
      Roger Vailland       Choses vues en Égypte                  Gilles Perrault

Mohamed Chatta, ouvrier du textile, est un des moteurs de la Révolution égyptienne dont Henri Curiel disait : « Je vois traiter comme des héros des gens qui n'ont pas fait le centième de ce qu'il a fait. » [1] Roger Vailland datait de sa rencontre avec Chatta sa décision de devenir communiste. Il connaissait aussi Gaby Aghion et avait obtenu d'elle des recommandations pour un séjour au Caire. « Roger était quelqu'un d'un peu farfelu disait-elle, et je pensais qu'Henri lui plairait. »

           
                                                                                         Portrait d'Élisabeth Vailland

Bingo. Leur amitié ne serait rompue que par la mort. Vailland retrouvait en Curiel son romantisme, sa faculté d'enthousiasme, "le besoin contraignant d'un environnement de sensuelle féminité." Il l'admirait, aspirant à devenir lui-même un "vrai bolchévik", malgré ses contradictions. [2]

Curiel et ses amis connaissaient Vailland de réputation et avaient lu ses livres. Il ne se laissa pas détourner par "les belles filles d'Iskra" mais c'est la visite du faubourg cairote de Choubra-el-Kheima qui fut le clou du voyage avec ses taudis et sa misère inimaginable. Vailland éprouva le même choc que Curiel. C'est là qu'il rencontra Mohamed Chatta et ses luttes syndicales. [3]

                   
                Roger et Élisabeth Vailland à Capri chez Malaparte

« Mon amour, mon amour, mon amour, nous sommes des lions et de vrais bolcheviks, mais ça semble devenir bien démodé. Il va falloir inventer quelque chose de drôle pour distraire notre vieillesse. Je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire comme le Vésuve et l’Etna combinés. »
"Écrits intimes", À Élisabeth, avril 1956 à Prague

Printemps 1950. Henri Curiel, persona non grata en Égypte, s'exile à Rome, assez isolé, attendant la visite des ses amis. Parmi eux, Élisabeth Vailland, la femme de Roger. Son mari est à Capri, hébergé par son ami Curzio Malaparte, devant la rejoindre à Rome à la fin de l'été.

« Une pièce sombre illuminée par son merveilleux sourire, se souvient-elle. Je lui dois quelques-unes des plus belles heures de ma vie. » Il lui fait lire ses auteurs préférés et ils en parlent longuement. L'air de rien, il savait expliquer les choses en vous mettant à l'aise... et toujours en évoquant l'Égypte. [4]

                  
Roger Vailland chez Seghers    Henri Curiel                  Curzio Malaparte

Dans la nuit du 22 au 23 juillet 1952 les Officiers libres du général Néguib renversent la royauté de Farouk. Tous les partis communistes crient à la dictature sauf... Curiel et son parti le MDLN. D'autant que se produit une bavure (ou une provocation) où deux syndicalistes sont exécutés. Vailland est sur place, envoyé du journal communiste Défense de la Paix, briffé par Curiel, il sait à quoi s'en tenir et va mettre les pieds dans le plat. Il fouine et se balade avec le poète Kamal Abdel Halim, animateur du Mouvement de la Paix. Leur arrestation dans un village du delta sera largement médiatisé et ils seront vite relâchés.

« Les jardiniers du plus fertile jardin du monde ont perpétuellement le ventre creux; les fournisseurs de coton du monde occidental sont des loqueteux. » 
Choses vues en Égypte, éditions Défense de la paix, août 1952

De retour à Paris, Vailland est fêté comme un héros, contant son aventure « avec le lyrisme dont il était habité à l'époque. » Mais sur le fond, et contre la version officielle des communistes, Vailland soutint que le putsch reposait sur une véritable base populaire et le coup d'État une vraie Révolution. [5]

                      
Vailland correspondant de guerre, 1944   
Mes fiches Vailland du Livre groupe de Wikipedia  --  Kamal Abdel Halim

Bien sûr, la presse communiste donna peu d'écho à un reportage plutôt gênant et la plupart des exemplaires de son livre témoignage intitulé Choses vues en Égypte, furent détruits dans un incendie. Selon Élisabeth Vailland, seuls les exemplaires du livre de son mari en furent victimes...
Mais on n'en voulu pas vraiment à Roger Vailland et ce d'autant plus que les communistes se rapprochèrent rapidement du progressiste et décidément très présentable Nasser qui avait succédé à Néguib.

Roger Vailland avait parfaitement analysé une situation qu'il résume ainsi : « Le corps des officiers égyptiens ne constituent pas une caste comme dans certains pays d'Amérique du sud ou en Turquie. La majorité des officiers sont issus de la plus petite bourgeoisie. Ils sont mal payés.

                          
Écrits intimes       Roger et Élisabeth Vailland "colleurs d"affiches" - Bourg 1948

Par leur père, leurs frères, leurs parents, ils connaissent à chaque instant les misères et les revendications des boutiquiers, des fonctionnaires, des petits magistrats, de tout le menu peuple d'Égypte. Il n'y a pas de cloison étanche entre le corps des officiers et les sous-officiers, armature de l'armée; ils ont été victimes des mêmes humiliations de la part des instructeurs anglais dans une époque toute proche. Les soldats appartiennent aux couches les plus pauvres puisqu'il suffit d'un versement de 40 livres pour être exempté de service militaire.

Enfin, ce sont les ateliers de l'armée, où furent occupés pendant la guerre des dizaines de milliers d'hommes, qui depuis lors fournissent à la classe ouvrière égyptienne ses meilleurs militants syndicaux et politiques. L'armée égyptienne n'est donc pas séparée de la nation, ni incapable de refléter et de défendre les aspirations populaires. »

Roger Vailland n'oubliera pas ses amis les communistes égyptiens comme Chehata Haroun, celui qu'on appelait "le dernier des Mohicans", qui lui faisait visiter Le Caire comme un touriste. Il n'hésitera pas à recevoir pour des réunions dans sa maison de Meillonnas, des personnalités comme Henri Curiel accompagné de Didar Rossano et Khaled Mohieddine. [7]

                           
Vailland, revue Europe   Vailland par Christian Petr

Notes et références
[1] Si le mot "héros" signifie quelque chose dans l'action politico-syndicale, Mohamed Chatta fut le héros de Choubrah-el-kheima... un homme courageux, inventif, infatigable.
[2] Écrivant par exemple dans son journal : « Acheté aujourd'hui un manteau de cuir qui sera épatant pour faire la révolution. »
[3] Voir Gilles Perrault, Un homme à part, pages 226-229
[4] Voir Gilles Perrault, Un homme à part, page 292
[5] Voir Gilles Perrault, Un homme à part, pages 315-316
[6] Voir Roger Vailland, Boroboudour, Choses vues en Égypte, éditions Gallimard, page 165
[7] Khaled Mohieddine fit partie du groupe des Officiers qui renversa le roi Farouk mais dut s'exiler après un putsch manqué contre Nasser

Voir aussi
Roger Vailland à Meillonnas --
Vailland, Engagement et écriture --

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