Référence : Akira Mizubayashi, "Âme brisée", 2019, prix des libraires 2020

L’écrivain japonais Akira Mizubayashi, né dans le nord de Honshū  la principale île de l’archipel japonais,  présente cette particularité qu’il n'écrit plus guère dans sa langue natale, ayant choisi le Français, qu’il a étudié à Montpellier puis à Paris, pour poursuivre son travail d'écrivain.

Parmi ses œuvres marquantes, on peut citer en 2013 Mélodie Chronique d'une passion, le rapport de l’auteur avec sa chienne,  Petite éloge de l'errance en 2014 où le départ est une quête d’ailleurs, le rejet d’une "étroitesse identitaire", Un amour de Mille-Ans en 2017, l’histoire d’un homme isolé avec sa femme malade qui part à la rencontre de son passé [1] et Dans les eaux profondes - Le Bain japonais en 2018, où la salle de bain japonaise est aussi marque de savoir-vivre, fait de société.

                   
                             Myzubayashi et Siri Hustvedt à Grenoble

Il est tombé amoureux d'une langue venue d’ailleurs, « le Français est ma langue paternelle » dit-il, un homme qui n’accroche pas vraiment avec sa langue maternelle et finit par choisir le français qu'il enseigne à Tokyo. C'est cet itinéraire qu'il explique dans son livre Une langue venue d'ailleurs, un Français qui ne se laisse jamais vraiment posséder par une oreille née ailleurs mais une pensée qu'il doit quand même "traduire" dans sa langue natale.

Il fait dire à Yu le musicien : « Je pense que pour Philippe, la langue, en l'occurrence le français, est un bien commun que ses usagers partagent équitablement. Les relations sociales de supériorité et d'infériorité ne sont pas encastrées dans la langue... comme dans le cas du japonais...  »

On peut dire qu'il est ainsi presque français, surtout depuis son mariage avec une française, et de ce fait plus tout à fait japonais. Pour lui, le passage au Français est un divorce entre la langue et la pensée car dit-il, « aujourd'hui j'habite à Tokyo, je n'habite pas la France, ce n'est pas la France que j'habite, c'est la langue de ce pays que j'habite  »... pour lui, la langue de Rousseau.

               

L'Âme brisée dont il est question dans ce roman vient d'un événement de l'enfance de Rei qui marquera sa vie, la blessure première...

C'est en 1938 par un beau dimanche ensoleillé, pendant la guerre de Mandchourie, à la veille de la guerre mondiale, et Rei, le fils de Yu Mizusawa, âgé de onze ans, caché dans une armoire, a vu toute la scène : dans le centre culturel municipal de Tokyo, un quatuor à cordes formé de son père et de musiciens chinois, entame la répétition du quatuor à Cordes n° 13 dit Rosamunde de Franz Schubert, les soldats qui débarquent dans la pièce, brisent le violon de Yu et emmènent tous les musiciens, comploteurs présumés.

La scène dure peu de temps et il ne sait pas encore qu'il ne reverra jamais son père. L'enfant, découvert dans sa cachette, sera pris en charge par le lieutenant Kurokami qui, non seulement ne le dénonce pas mais lui confie le violon cassé. il réussit à emporter le livre qu'il lisait alors, un livre important pour son père, intitulé Et-vous-comment-vivrez-vous de Genzaburô Yoshino. C'est une espèce d'initiation à la vie pour ados, véritable hymne à la liberté à une époque où le militarisme nippon dominait la société.

               

On retrouve Rei en France sous les traits d'un luthier, Jacques qui vit avec Hélène, une archetière qui crée ces précieux objets à partir du bois d'un arbre, le pernambouc, qu'on ne trouve guère qu'au Brésil. Ils se sont installés à Mirecourt, une petite ville des Vosges, capitale de la lutherie française et patrie de Jean-Baptiste et Nicolas-François Vuillaume qui avaient réalisé le violon détruit de son père.

Il recrée ainsi inlassablement le violon détruit de son père. Il confectionne des âmes de violon [2] comme s'il voulait ressusciter l'âme brisée du violon de son père et son âme affectée par son souvenir. « Son art de luthier, écrit l'auteur, était celui de rendre les sons de l'âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde à travers les instruments qu'il fabriquait ».

Akira Mizubayashi explore ici le thème de la question du souvenir, pensée traumatisante qui ne peut vraiment guérir, marquée par le déracinement et le deuil. On y retrouve aussi les deux domaines qui structurent son univers, la littérature et la musique, leur interaction qui façonne son œuvre.

L'après Fukushima
Depuis la catastrophe du 11 mars 2011, Akira Mizubayashi pense qu'au sentiment d'effroi semble avoir succédé une reprise en mains politique et un retour aux valeurs traditionnelles d'effacement de l'individu au profit d'un État fort.

    
« Le pouvoir veut que nous vivions l’après-Fukushima dans le déni. » Akira Mizubayashi

Après le grand séisme et l'accident nucléaire qu’il a provoqué, une césure s'est produite entre la gauche de l'ancien premier ministre  Naoto Kan qui défend les énergies renouvelables et la droite du premier ministre actuel Shinzo Abe pro nucléaire et responsable du programme nucléaire japonais, malgré Hiroshima et Nagasaki.

Le constat d'Akira Mizubayashi est amer. Fukushima s’efface peu à peu dans les esprits et la catastrophe n’a pas changé grand-chose : « L’indifférence du peuple, son conformisme inné, sa propension à la soumission, tout cela fait que le Japon s’apprête à en finir avec l’expérience démocratique. »

À l’origine de son livre Petite éloge de l'errance se trouvait déjà son interrogation sur Fukushima. L'expérience démocratique du Japon n'a rien changé en profondeur : « Les Japonais soutiennent un gouvernement qui propose dans son projet constitutionnel une vision de la société dans laquelle les libertés fondamentales sont sacrifiées au profit des intérêts supérieurs de L’État. »

Dans la conception japonaise, la société est une donnée naturelle qui s'impose aux hommes. Ce qui implique que les notions de peuple et de citoyen sont inconnues au Japon. Et c'est bien là le problème. Il faudrait au contraire que chacun se sente comme une partie intégrée au peuple souverain, mais la langue constitue un obstacle : « La structure verticale de la société n’existe en tant que telle qu’à travers les pratiques langagières qu’impose la langue, » niant ainsi l'essence de l'être, en tant "qu’être-politique-par-la-parole".
D'où son désir d'écrire en français pour être aussi dans un rapport "de vivre ensemble" et de devenir un véritable citoyen.

          

Les aspects de l’âme selon l’auteur
- L’âme du Vuillaume « personnifié », fil conducteur de l’histoire, pour « rendre les sons de l’âme de la vie intérieure. » (p 256-57)
- L’âme de Rei traumatisé par la terrible "journée de l’armoire", la violence des soldats
- L’âme de son père qu’il voit pendant le concert donné par Midori Yamazaki, référence à l’incipit « À tous les fantômes du monde ». (cf les remerciements p 260)
- L’âme de son chien  Shiba, symbole de l’amitié désintéressée.
    (cf l’autel de ses chers disparus : ses parents, Kurokami (dieu noir), les Maillard, les chiens Momo, Lin Yanfen).
- Parfois, l'instinct se positionne "au-delà de l'âme", s'exprimant « sans questionner l'âme auparavant. » Adorno

Autres points-clés
- Donner une tonalité aux 4 chapitres basés sur les 4 mouvements du quatuor à cordes n°13 de Schubert : allegro ma non troppo, andante, menuetto : allegretto, allegro moderato qui tranche avec le pathétique de "À la mémoire d’un ange" d’Alban Berg, comparé à « l’ample et profonde mélancolie schubertienne ». p 230
- « Les seules choses sauvegardées de sa vie japonaise » (p 246) : Le violon de Yu et son livre "Dites-moi comment vous allez vivre" de Yoshino où « en pleine période de folie fasciste », Yoshino prône « l’usage critique de la raison et la supériorité de l’amitié ». p 208

Œuvres musicales de référence
Franz Schubert Quatuor à cordes "Rosamunde" --
► - J.S. Bach,Gavotte en rondeau, Partita n°3 -- Extrait --
- Alban Berg Concerto à la mémoire d'un ange --
- Schubert Quatuor n°13 Andante (extrait) -- Impromptu --

Notes et références
[1]
L'histoire d'un homme, dit-il dans une interview, « qui a fui le Japon de l’après-Fukushima liberticide ».
[2]
L'âme du violon est une petite pièce de bois interposée, à l'intérieur de l'instrument, entre la table et le fond, pour les maintenir à la bonne distance, assurant ainsi qualité, propagation et uniformité des vibrations

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