Edgar Morin chez lui à Montpellier, en novembre 2018

« Nous devons vivre avec l'incertitude. » Edgar Morin

Confiné dans sa maison à Montpellier pour cause de virus, Edgar Morin observe la société comme il l’a toujours fait, disant que « la crise épidémique doit nous apprendre à mieux comprendre la science et à vivre avec l’incertitude. Et à retrouver une forme d’humanisme. »

S’il ne prétend pas avoir prévu l’épidémie actuelle, il précise quand même que depuis déjà plusieurs années, la dégradation de la biosphère ne peut qu’engendrer des catastrophes.

Pour le grand public, la science est descendue de son piédestal. L e président de la république s’était entouré d’un bel aréopage de spécialistes, le conseil scientifique, tout allait rentrer dans l’ordre. Mais envolées ses belles certitudes : ils n’étaient pas fichus de se mettre d’accord, se contredisaient parfois sur les préconisations, les solutions à mettre en œuvre pour faire face à l’urgence sanitaire… autant de polémiques propres à instiller le doute dans l’esprit du bon peuple.

       

C’est pourtant cette dynamique qu’il faudrait lui expliquer. Certains débats ont par exemple permis de poser nettement le problème de l’alternative entre urgence et prudence. Ces débats ne sont pourtant pas récents qui avaient en leur temps alimenté les controverses à propos du sida. Et justement ces controverses représentent un aspect essentiel de la recherche pour qu’à force de confrontations, la science parvienne à progresser.

Selon Edgar Morin, le problème est que « très peu de scientifiques ont lu Karl Popper, qui a établi qu’une théorie scientifique n’est telle que si elle est réfutable, Gaston Bachelard, qui a posé le problème de la complexité de la connaissance, ou encore Thomas Kuhn, qui a bien montré comment l’histoire des sciences est un processus discontinu. »

     

Il faudrait d’abord qu’ils connaissent leur apport inestimable et cessent d’être dogmatiques avant toutes démarches pédagogiques. Cette démarche rejoint un des thèmes majeurs d’Edgar Morin basé sur la complexité des systèmes. Ce qui le conduit à cette réflexion : « La science est une réalité humaine qui, comme la démocratie, repose sur les débats d’idées, bien que ses modes de vérification soient plus rigoureux. »
Si la crise a une vertu, c’est bien qu’elle peut faire prendre conscience aux citoyens comme aux chercheurs, qu’aucune théorie scientifique n’est absolue, « comme les dogmes des religions, mais biodégradables... »

       

Cette interaction complexe entre catastrophe sanitaire et confinement, qui oblige à modifier nos comportements, devrait aussi nous inciter à réfléchir à la convergence entre les crises à la lumière du concept d’incertitude.
La  covid 19 nous met ainsi au cœur de l’incertitude, aussi bien sur son origine, ses cibles et ses conséquences socio-économiques.

La question centrale est qu’il faut apprendre à vivre avec ces crises cycliques. Avec l’aléatoire et l’imprévisible, alors qu’on nous a appris le contraire, alors que l’incertitude est vraiment le fondement de la condition humaine. Il n’existe aucune assurance absolue pour nous couvrir contre tous les aléas de la vie car « vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille. »

       

Cette manière de penser est la résultante de son expérience, de ces événements improbables qui ont parsemé son existence. Fort de ce passé, il s'attend à ce qu'il se produise demain ou plus tard des faits qui le mettent dans des situations nouvelles auxquelles il lui faudra faire face en apprenant de nouveaux comportements.  
« Attends-toi à l’inattendu, » se répète-t-il souvent.

Il se dit préoccupé par les errements « du développement techno-économique animé par une soif illimitée de profit et favorisé par une politique néolibérale généralisée... qui provoquent des crises de toutes sortes. » Ce qui paradoxalement le prépare à affronter l’inattendu.

Caractéristiques du complexe

Le néo-libéralisme actuel accentue la détérioration des conditions de travail et il ne faudrait pas que la crise accentue le phénomène.

Cette crise a en tout cas conforté les élans de solidarité, le meilleur exemple étant bien sûr l'enthousiasme à l'égard du monde de la santé et cette expérience permettra peut-être de prendre du recul par rapport « à cette culture industrielle dont on connaît les vices. »

     

Mais au niveau mondial, il en est tout autrement, même si tous les pays étaient soumis à des problèmes écologiques identiques et qu'en plus, ils sont interdépendants. Tant que l'humanité ne se considérera pas comme « une communauté de destin, nous ne pourrons pas pousser les gouvernements à agir dans un sens novateur»

Cette crise peut permettre de se "désintoxiquer" de notre culture industrielle et de réactualiser des fondamentaux refoulés aujourd'hui tels que l'amour, l'amitié, la communion, la solidarité, éléments phare de la qualité de la vie. 

                  

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