Ce que Giacometti a appris de Rodin

   
                                          Giacometti devant Les bourgeois de Calais de Rodin

Décidément, Catherine Grenier a de la suite dans les idées. En 2016, elle avait déjà organisé avec le musée Picasso situé dans l’hôtel Salé dans le quartier du Marais, une superbe exposition sur Giacometti et Picasso avec un objectif similaire: mettre en parallèle certaines de leurs œuvres  pour en dégager des lignes directrices et des interactions entre les deux artistes. (voir ma fiche L'exposition Picasso-Giacometti de 2016)
Elle récidive cette années avec une confrontation entre Giacometti et Rodin.

          
Giacometti devant ses sculptures              Rodin Les ombres 1886

Cette exposition de la Fondation Gianadda au musée de Martigny en Suisse est donc née d'un projet de Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti, et Catherine Chevillot, directrice du Musée Rodin. Si l'on trouve Alberto Giacometti (1901-1966) et Auguste Rodin (1840-1917) dans les collections de la Fondation et que Léonard Gianadda leur a déjà consacré plusieurs expositions, on peut aussi trouver des conjonctions entre eux que Hugo Daniel le troisième commissaire a bien mis en valeur.

            
                                          Rodin, L'enfant prodigue (petit modèle)

Pour Catherine Chevillot, cette réalisation est aussi le prolongement de l’exposition organisée au Grand Palais pour le centenaire de la mort de Rodin en 2017. La filiation entre les deux artistes passe par Bourdelle, élève de Rodin et maître de Giacometti, qui avait déjà utilisé les techniques et solutions chères à Rodin, en particulier : socles, séries, déformations, accidents... Cette filiation apparaît ainsi comme un élément essentiel pour comprendre la démarche suivie par Giacometti.

À Paris, Giacometti étudie l’œuvre de Rodin qui a largement montré la voie à la sculpture contemporaine. Il ira encore plus loin en dématérialisant [1] peu à peu ses sculptures et n'en conservant que l’essentiel pour aboutir aux silhouettes étirées et filiformes qui ont fait sa renommée.

                  
Rodin et Giacometti : L'homme qui marche                         Giacometti : L'homme qui chavire

L'exposition repose sur 130 sculptures, dessins et photographies répartis en plusieurs thèmes dont les plus importants sont « Modelé et matière », « Déformations », « Relations au passé » et « Séries », permettant de mieux comprendre les techniques utilisées et ce qui rapproche les deux artistes, au-delà des différences qu'on peut avoir a priori à la simple confrontation de leur technique sculpturale.

Ainsi, même si à première vue la comparaison entre leurs créations n’est pas évidente, on finit par s’apercevoir de nombreuses similitudes dans les sujets traités, le travail de la matière et un modelé nerveux, fait d'aspérités et qui parvient à capter la lumière qui se dégage des différents facettes de leurs surfaces.

         
Accidents et déformations                                             Modelé et matière

Au centre de la grande salle, trône le colossal « Monument des Bourgeois de Calais » (1889-2005), version récente en plâtre de l’oeuvre originale de Rodin. On trouve d'un côté le plâtre de Rodin « L’Homme qui marche, grand modèle » datant de 1907, et « Homme qui marche II » un plâtre patiné de Giacometti datant de 1960.
Un face à face plein d'enseignements.


Disposition de la grande salle : au centre Les bourgeois de Calais puis L'homme qui marche, à gauche celui de Giacometti, à droite celui de Rodin 

Tout autour, des sculptures et des dessins disposées côte à côte pour pouvoir les comparer plus facilement : le thème des portraits avec le  « Buste d’Eugène Guillaume » (1903), un bronze de Rodin, et le « Buste d’Annette » (1962), bronze de Giacometti, à rapprocher par un modelé assez voisin. Puis celui des Groupes avec le « Monuments des Bourgeois de Calais » (1889-2005) de Rodin et « la Clairière » (1950), bronze de Giacometti aux socles assez imposants qui sont comme une prolongation et symbolisent leur autonomie, en particulier avec « La Pensée » (1893-95) de Rodin et le « Petit buste de Silvio sur double socle » (1943-44), bronze de Giacometti.

                       
    Rodin La pensée 1895             Petit buste de Silvio sur 2 socles            

« La pensée » de Rodin, cette tête de Camille Claudel prise dans la masse de pierre, parle de mélancolie mais aussi de puissance créatrice quand la pensée est extraite de la matière, elle implique donc aussi une réflexion sur la nature même de la pensée prise dans la matière.
On retrouve cette démarche chez Giacometti, plus connue sans doute grâce à l'analyse d'existentialistes comme Jean-Paul Sartre ou Maurice Merleau-Ponty.

             
Giacometti, Buste d’Annette, 1962   Rodin,  Buste d’Eugène Guillaume, 1903

On peut faire la visite dans n'importe quel ordre même si l'intérêt est de prime abord dans la comparaison entre les sculptures des deux artistes portant le même titre de L’Homme qui marche (1907 et 1960), et les groupes – le Monument des Bourgeois de Calais (1889) de Rodin et La Clairière (1950) de Giacometti, pour les deux plus importants, placés au centre de la présentation.

   
Importance du socle                                       Giacometti, La clairière 1950

Catherine Grenier évoque ainsi les liens entre les deux hommes : « Giacometti n’a pas pris de Rodin des leçons formelles mais des réponses aux questions que se pose un artiste qui veut représenter le corps humain dans l’espace ou en lien avec d’autres corps. » Il est fort intéressant de tenter de voir Rodin à travers le regard de Giacometti qui, après sa période surréaliste et abstraite, est revenu aux conceptions de Rodin dans les années 1930. De ces liens, on trouve dans les documents exposés des catalogues de Rodin que Giacometti a surchargé de dessins. L'influence de Rodin sur la démarche de Giacometti est donc patente.

             
Giacometti : Grande tête mince, 1954 et Buste d’homme (Eli Lotar II), 1965
Rodin, au centre : La pleureuse, 1885

Notes et référence
[1]
Giacometti fit œuvre de précurseur, ayant senti avant tout le monde que les sociétés modernes allaient être fortement impactées par le phénomène de dématérialisation à travers leur informatisation.

Voir aussi
* Ma fiche sur L'exposition Picasso-Giacometti en 2016 --
* Giacometti-Bacon, l'obsession du corps --
* Panorama de l’art --

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