Comment nous sommes devenus américains

Référence : Régis Debray, Civilisation, Comment nous sommes devenus américains, éditions Gallimard, collection Blanche, 231 pages, 2017

       

« Je me demande si tout ceci –l’Europe- ne finira pas par une démence ou un ramollissement général. "Au quatrième top, il sera exactement… la fin d’un monde". » Paul Valéry, Cahiers, 1939

Paul Valéry, qui savait les civilisations mortelles, ne souhaitait pas qu’on perde trop de temps à définir de vagues entités. Mais quand même, que représentent ces deux notions de culture et de civilisation ? La culture, c’est d’abord une singularité vitale enracinée dans un peuple et un sol, la civilisation est elle, inerte et sans racines. Pas de civilisation sans culture mais elle possède en plus « un grand rêve et une force mobile. »

    

Pour en évaluer les conséquences, Il faut une bonne connaissance de la situation géo-politique et historique du monde, ce qui devrait inciter, selon l’auteur, « les enfants de la télé qui nous gouverne à mieux étudier l’histoire et la géographie avant de se mêler d’affaires qui leur sont étrangères. »

L’Occident dominateur a bien rempli sa fonction de mythe, « qui est de changer une histoire en nature et la contingence en évidence. » L’évolution en son sein est due à la primauté de "l’homo economicus". En 1919, on trouvait une civilisation européenne avec en périphérie une culture américaine et en 2O17, une civilisation américaine dont les cultures européennes « semblent au mieux des variables d’ajustement. »
Comme disait le secrétaire d’état américain Dean Rusk, « Si vous ne faites pas attention à la périphérie, celle-ci change et devient le centre. »

              

De la CIA au Rap, en passant par Mac Do, on constate sans l’ombre d’un doute l’imprégnation de la culture française par les États-Unis, que Régis Debray analyse avec une ironie frondeuse, à travers  aussi bien la vie quotidienne et l'histoire de l'humanité. On part de la Grèce antique et  l'Empire romain pour évaluer les mécanismes  des transferts d'hégémonie pour mieux éclairer notre présent dans une démonstration  ambitieuse et fort bien documentée

L’américanisation s’immisce partout. En 2008, les ministères furent évalués par une entreprise privée américaine, passant au-dessus de l’inspection des Finances. Á Sciences-Po, réformée elle aussi par une firme américaine, plus de la moitié des cours sont dispensés en anglais et le cours sur les politiques culturelles en France appelé « Cultural Policy and Management ».
On ne dit plus « prolétaires » mais « milieux défavorisées », « clochards » mais « SDF », « santé gratuite pour tous » mais « care ». On est passé au black-blanc-beur et « la quête de l’égalité a été remplacée par le mirage de la diversité et le sociétal a étouffé le social. »

           

L’idée essentielle de Régis Debray est que « l’Amérique c’est de l’espace tandis que l’Europe c’est du temps. » Aux États-Unis, domine le symbole de l’Easy Rider alors qu’en Europe, c’était le terroir. [1] Maintenant, ce serait plutôt des espaces en Europe (salle d’attente, voies piétonnes, "open bars" et  "open spaces"  un peu partout. On passe du "Qui tu es" au "Où tu es" à travers la géolocalisation, le peuple et devenu une « population », alors que le peuple, c’est d’abord « une langue, des habitus, un passé, une gastronomie, du et des liens. »

Déjà dit-il, « ce qui intéresse le romain, c'est le fait, ce qui intéresse le grec, c'est l'être. » Il reconnaît à l'Amérique « une prodigieuse réussite : avoir forgé à la fois la spiritualité du riche et le millénarisme du pauvre. »  Beau tour de force.

Notes et références
[1]
Voir son essai intitulé
Éloge des frontières où il réhabilite la notion de frontière --

Voir aussi
* Commentaire de Libération et de Médiapart

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