« Monsieur, je ne vous aime point »

Référence : Roger-Pol Droit, Voltaire et Rousseau, une amitié impossible, éditions xx, 400 pages, octobre 2019

       Voltaire à Fernay

« Une amitié impossible » disait-on en parlant de Voltaire et de Rousseau. Entre eux, « les géants des Lumières », c'est comme chien et chat. Dans ce XVIIIe siècle au bouillonnement intellectuel, S'ils faignent parfois l'indifférence, ils se lisent, s'écrivent, s'admirent. Mais viendra un jour le temps du mépris, des échanges aigrelets, d'une haine méprisante.

Pas question de se rencontrer, ils sont si différents, l'un (Voltaire) adulé et plutôt mondain, affairiste et généreux, candide et manipulateur, en somme plein de contradictions, l'autre (Rousseau) tour à tour exalté et dépressif, ambitieux et renfrogné, agité par la passion et la liberté, en somme plein de contradictions (mais pas les mêmes) .

         

Ils jouent parfois les gloge-trotteurs, allant de Paris à Genève, où est né Rousseau, de Potsdam où Frédéric II invite Voltaire, à Londres ou ce dernier s'était un temps réfugié, hantant les auberges et les théâtres, discutant avec Diderot, d'Alembert ou Grimm, leurs amis communs.
Ils rencontrent aussi des femmes qui vont compter dans leur vie, comme la charmante Thérèse Levasseur et Madame de Warens pour Rousseau ou Madame du Châtelet et sa nièce madame Denis pour Voltaire.

La confrontation, elle se situe aussi à la hauteur de l'arrivisme voltairien pris entre progrès, richesse et scepticisme et l'espèce d'épicurisme rousseauiste, alliant nature, frugalité et vertu. Tout ceci n'est pas sans rappeler une autre confrontation, celle entre le "jouisseur" Danton et le rigoriste "Robespierre". S'ils sont comme tous les hommes, souffrant, riant et aimant, leur vécu est sans doute aussi une condition indispensable à la création.

       

L'approche voltérienne

De son vrai nom Jean-Marie Arouet, Voltaire est né dans une famille bourgeoise, a fait de bonnes études avant de se faire connaître parmi les libertins et anticléricaux de la Régence. Sa libre pensée lui vaut l'exil en Angleterre où il découvre les pratiques démocratiques. Revenu en France, il punlie ses Lettres anglaises. Avide d'honneurs, il fréquente la Cour de Versailles, devient l'historiographe du roi Louis XV et entre à l'Académie française en 1746 puis se lie avec le roi Frédéric II de Prusse, un « despote éclairé ».

Tout en étant au mieux avec la bourgeoisie intellectuelle, il reste viscéralement anti clérical et lutte contre l'intolérance aussi bien dans ses écrits que dans ses actions comme son rôle moteur dans l'Affaire Calas.

           

L'approche rousseauiste

Né dans la famille modeste d'un horloger protestant de Genève, Jean-Jacques Rousseau a vécu une jeunesse plutôt vagabonde avant de trouver refuge chez une bourgeoise chambérienne, Mme de Warens.

A Paris, il vit modestement, compose des opéras, fréquente les auteurs de l'Encyclopédie. Ce n'est que plus tard qu'il va se révéler comme une penseur analysant les fondements de l'inégalité (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes en 1755 et l'importance des modalités collectives (Du contrat social en 1762).

Assez solitaire à la grande sensibilité, il part du constat que l'homme est bon à l'état de nature et c'est la vie en société qui l'a corrompu et lutte en particuler contre le droit de propriété. Il veut la démocratie et l'égalité de tous devant la loi, à travers un contrat social instrument du « peuple souverain ».

      

L'antagonisme entre les deux hommes

Voltaire est très mécontent que son cadet dénonce dans le Discours sur les sciences et les arts cette aristocratie qu'il défend. La dénonciation radicale des inégalités sociales de Rousseau lui déplaît profondément. Les lettres incendiaires vont fleurir entre eux, Voltaire allant jusqu'à reprocher  à Rousseau d'avoir abandonné les cinq enfants nés de son union avec Thérèse Levasseur. Rousseau répliquera en écrivant les Confessions.

Sur le plan des idées, c'est en 1755 la publication du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes qui va faire réagir Voltaire où son contradicteur pense que c'est la civilisation qui pervertit l'homme et en particulier le droit de propriété. Voltaire lui réplique : « Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, et vous ne les corrigerez pas. [...] Je me borne à être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être. » (Voltaire est alors près de Genève, la ville natale de Rousseau)

Rousseau aura une réplique grinçant, reconnaissant l'effet pernicieux de la civilisation (Le goût des sciences et des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur) mais les choses étant ce qu'elles sont... « si j'avais suivi ma première vocation et que je n'eusse ni lu ni écrit, j'en aurais sans doute été plus heureux. »

         

D'une façon générale, on peut dire que le brillant et caustique Voltaire s'accommode fort bien des inégalités sociales et de la monarchie quand il n'encoure pas ses foudres, très anticlérical et dénonçant l'intolérance quand elle vient des catholiques.

Pour Jean-Jacques Rousseau, ce serait plutôt l'inverse, un homme sensible à la misère du peuple et aux injustices, torturé par l'écart entre ses idées et ses problèmes personnels. La solution qu'il précaunise est d'instaurer la démocratie.

     

Voir aussi
* JJ Rousseau aux Pâquis à Genève --

<< Christian Broussas – RP Droit - 02/10/2019 - © • cjb • © >>