Référence : Boris Cyrulnik, "La nuit, j’écrirai des soleils", éditions Odile Jacob, 2019

Dans ce nouvel essai, « La nuit, j’écrirai des soleils, » le célèbre neuropsychiatre revient sur un thème qui lui est cher, celui de la résilience à l’aide de nombreux exemples, à travers le langage, ce qu’il appelle « la mise en mots ».

                 

Titre sibyllin s’il en est, titre oxymore comme dit Boris Cyrulnik, « dans le noir on espère la lumière, dans la nuit on écrit des soleils. Des écrivains comme Rimbaud ou Jean Genet par exemple, qui recherchaient l’affection, s’en privaient pour stimuler leur créativité. L’écriture opère comme une sorte de phénomène compensatoire, comme les enfants aveugles qui développent leur ouïe. Quand il y a déficit de perceptions, (comme chez certains écrivains), l’imagination flambe et empêche l’agonie psychique. »

La  résilience, c’est cette capacité à vivre malgré un grand traumatisme intervenu dans la vie d’une personne. Il sait de quoi il parle car l’a vécu : orphelin, il a échappé de justesse à une rafle pendant la Seconde Guerre mondiale mais il est parvenu à surmonter cette phase névralgique et à mener une vie apaisée, accéder à une certaine "normalité".

    
       Avec Frédéric Lenoir                                Le couple Cyrulnik

Pour aider la personne déstabilisée et lui permettre d’accéder à la résilience, on utilise essentiellement le soutien affectif et la verbalisation. Boris Cyrulnik pense cependant que partager sa souffrance est nécessaire mais non suffisant pour agir efficacement sur l’impact du traumatisme. Pour être vraiment en communion avec la personne, il faut aussi interagir avec elle à travers l’écriture, à travers les mots.

À la question de savoir comment il s’est penché sur le lien entre écriture et reconstruction de l’individu, Boris Cyrulnik se réfère au pédopsychiatre Donald Winnicott. Selon son expérience, un enfant qui ne sait pas parler peut découvrir dans le dessin le moyen de dire ce qu’il ne peut exprimer autrement.

         
Avec sa mère à 1 an

D’autres expériences ont permis de constater que beaucoup d’enfants en difficulté se tournaient, l’âge scolaire venu, volontiers vers l’écriture. « En m’intéressant à l’origine du besoin d’écrire, dit Boris Cyrulnik, j’ai découvert que sur les trente-cinq écrivains les plus célèbres du XIXe siècle, dix-sept sont des orphelins ou des enfants abandonnés. Prenons aussi l’exemple des soldats engagés dans un conflit armé. Ceux qui peuvent écrire ce qu’ils ont vécu présentent peu de syndromes post-traumatiques de retour chez eux au regard de ceux qui n’ont pu en parler ou s’exprimer. »

      
« Le burn-out révèle à quel point notre société surinvestit le travail et désinvestit les relations humaines et affectives. »

Comment expliquer ce phénomène ?
Il explique ce phénomène par la neuro-imagerie par exemple, qui est capable de détecter de graves lésions cérébrales chez les bébés en carence affective et sensorielle. Chez ces mêmes bébés, dès qu’ils sont en contact avec une famille d’accueil aimante, leurs circuits neuronaux se remettent peu à peu à fonctionner normalement.

Mais, constate l’auteur, «  ils gardent cependant la trace mnésique de la privation passée et acquièrent une grande vulnérabilité neuro-émotionnelle qui les expose à la dépression, au passage à l’acte (suicide, délinquance) ou bien à une forme intense de rêverie qui les coupe du réel. Ceux qui retrouvent goût à l’existence sont ceux qui parviennent à faire "quelque chose" de leur malheur passé. Cela s’explique très bien sur le plan cérébral. Les neurones préfrontaux – qui ont pour fonction d’anticiper un scénario et de freiner les réactions de l’amygdale rhinencéphalique, socle neurologique des émotions insupportables – sont alors stimulés. Ils peuvent à nouveau jouer leur rôle de régulation émotionnelle. »

           

Qu’en est-il alors de l’écriture ?
Elle joue sur l’horreur du réel qui saisit le cerveau, permettant aux personnes de se déconnecter du contexte et d’éviter le recours à des solutions extrêmes comme la drogue. « En sublimant la souffrance, en la transformant en œuvre d’art, poursuit Boris Cyrulnik, l’écriture donne du sens à l’incohérence, au chaos, comble le gouffre de la perte (dans le cas de la mort d’un enfant, par exemple, comme chez Victor Hugo) et crée un sentiment d’existence.

De simple témoin impuissant, l’auteur devient créateur de ce qu’il raconte. Nous, les humains, nous pouvons souffrir deux fois : une première fois lors du coup que nous recevons dans le réel, puis une seconde fois lors de la représentation du coup. Ecrire nous oblige à nous décentrer pour faire du trauma une représentation remaniée, comme dans cette confidence d’un patient "Pendant quarante ans, ma vie a été muette, jusqu’au moment où je me suis décidé à écrire"... »

      
« Tout être blessé est contraint à la métamorphose. »

Pourquoi l’écrit plutôt que la parole ?
Boris Cyrulnik a remarqué que les patients peuvent passer par l’écrit (poèmes, chansons, essais, romans…) pour dire leur souffrance, pour acter leur réalité intérieure alors qu’ils sont incapables d’en parler avec un interlocuteur. Il l’explique ainsi : « le mot écrit nous fait plonger dans l’imagination et l’introspection puisque nous nous adressons à un ami invisible. La résonance affective des mots, leur poésie et la musique qu’ils dégagent expriment la vérité du monde le plus intime… Ce n’est pas l’acte en lui-même qui apaise, c’est le travail de recherche des mots, des images, l’agencement des idées, qui entraîne à la régulation des émotions. »

       

Boris Cyrulnik et l'écriture

Il pense que l'écriture l'a sauvé en lui permettant de se réapproprier son histoire. Pendant la guerre, on lui a interdit de parler. A la Libération, on l'a traité de menteur, on l'a culpabilisé, on s'est aussi moqué de son état. Il est devenu mutique, passant son temps à rêver et à lire. Cette situation a duré 40 ans puis il s'est adonné à l'écriture. Il a discuté, remué le passé, les archives, ses lieux préférés...
Il en parle maintenant avec détachement, comme s'il s'agissait d'un autre : « le travail de l’écriture a modifié ma mémoire. Je ne suis plus traumatisé en la racontant. Et je ressens toujours un profond bonheur quand mon récit résonne pour le lecteur : "Cela me fait penser à moi".


Fort de son expérience, Boris Cyrulnik conseille de raconter son trauma, de le mettre en scène, d'en faire un objet d’observation extérieur à soi-même :  Il faut se tourner vers un art, une activité qui donne sens, peu importe laquelle : la musique, la peinture, la danse, le théâtre, la vidéo, le slam, la bande dessinée, l’engagement associatif, une cause humanitaire…

Voir aussi :
* Boris Cyrulnik et Boualem Sansal, L'impossible paix en méditerranée --

<< Christian Broussas – Cyrulnik- 22/04/2019 • © cjb © • >>