Jérôme Fourquet  La France, le grand bouleversement

Dans son dernier ouvrage, l’analyste Jérôme Fourquet décortique de nombreuses données qui dessinent une société française qui a atteint selon lui « le stade ultime de la fragmentation. »
Son livre L’archipel français a reçu le prix 2019 du livre politique.

            
Référence :
Jérôme Fourquet, L’archipel français, éditions du Seuil, 380 pages, 2018

« La démarche suivie a permis de croiser trois regards et offert une boîte à outils plus complète pour établir un constat le plus incontestable possible. »

Il nous présente une somme de données considérables et d'analyses qui pourraient bien susciter quelques polémiques. La France, selon le directeur du département opinion à l'Ifop, auteur de L'Archipel français paru aux éditions du Seuil, « la France connaît un véritable bouleversement "anthropologique" ». Délitement des références culturelles communes et des références du catholicisme, naissance d'une nation multiculturelle, retrait des élites, effritement  du clivage gauche-droite… « Notre société est, comme jamais, en voie "d'archipélisation" ».

      

« Nous sommes passés d'une société en silo à une société en millefeuille », explique au Point l'auteur, qui a, pour en arriver à cette conclusion, étudié un nombre considérable de données diverses (chiffres de l'Insee, l'Ined, sondages, listes électorales…) pour dessiner cette France d'aujourd'hui qui profile aussi celle de demain.

          

D'abord un : la déchristianisation de la société. De nombreuses données, allant de la disparition du prénom Marie à la baisse drastique du nombre de prêtres ou celle du nombre de baptêmes, montrent que le pays est entré dans une « ère post-chrétienne », comme le prouvent les graphiques publiés. [1]

À partir de la base de données de l'Insee recensant l'ensemble des prénoms donnés en France depuis 1900 ainsi que de la consultation de listes électorales, l’auteur a mis en évidence plusieurs phénomènes qui affectent la société, comme la recrudescence de l’individualisme [2], le retrait idéologique et culturel des catégories populaires [3] ou « le regain identitaire ». Il note en particulier la forte hausse pour les nouveau-nés en 2016 en France portant un prénom arabo-musulman (18 %), augmentation moindre mais pourtant fort intéressante touchant les prénoms hébraïques et régionaux. [4]

         

Il faut aussi évoquer l’influence de grands médias qui créait du sens commun. TF1 par exemple qui a connu jusqu'à 40% d’audience, largement plus bas actuellement. même chose pour la presse écrite (L’express, Le Point, l’Obs, Le Monde...) qui proposait une grille de lecture partagée par leurs nombreux lecteurs. Ils n’ont pas disparu certes, mais ont perdu une bonne partie de leur puissance. A l'inverse, on assiste au succès des réseaux sociaux et la fragmentation des audiences.

Enfin, en cette époque où "la France d'en bas" se révolte contre celle "d'en haut", Jérôme Fourquet en conclut que les élites ont tendance à se détacher du reste de la société, « les occasions de contacts et d'interactions entre les catégories supérieures et le reste de la population se raréfient », écrit le politologue.

            
Jérôme Fourquet et Hervé Le Bras

Interview de  Jérôme Fourquet (fragments)

Le mot Archipel s'est imposé peu à peu comme celui d'une société française fragmentée comme un archipel. La France ne forme plus une seule communauté mais est devenue un ensemble d'îles et d'îlots tel une nation multiple et divisée.

Ce projet a été lancé au lendemain de l'élection présidentielle de 2017. Mais je me suis appuyé sur les travaux menés depuis de longues années par le département opinion de l'Ifop que je dirige. Après la présidentielle hors norme, j'ai éprouvé le besoin de mettre tout ça en cohérence pour comprendre comment on en était arrivé là.
C’est l'analyse des résultats électoraux de cette élection qui montre cette fragmentation entre villes et campagnes, entre villes et périphérie… Ce qui s'est passé en 2017 est l'illustration, selon moi, de quarante ans de mutations profondes de la France.

   

En outre, nous sommes parvenus à démontrer, chiffres à l’appui, au déclin définitif de l'influence catholique en France, la fin d'une société façonnée par la matrice judéo-chrétienne. Ça signifie le passage, en un demi siècle, de moins 10% de naissances hors mariage à 40% aujourd'hui par exemple ou dans d’autres domaines la préférence des Français pour l'incinération ou l'évolution de la société face à la PMA pour toutes les femmes… On est en train de passer de la sexualité sans procréation à la procréation sans sexualité !
Depuis les années 70, la société a été confrontée à des phénomènes migratoires massifs qui ont abouti à des modifications ethno-culturels… ce qui veut dire que la société française n’est désormais plus homogène sur le plan culturel.

La situation de perte de contact des élites avec le reste de la population, ces ghettos de privilégiés aurait avant tout une cause démographique.
Une élite qui représente 4 à 5% de la population ne peut que rester en contact avec la société. Mais quand ce chiffre grimpe à 15 à 20% d’un groupe sectorisé sur le plan géographique, chacun de ceux qui habitent une grande ville et côtoient des gens qui lui ressemblent, peut penser qu’il n’appartient plus vraiment à une société où le plus grand nombre n’a ni le même niveau, ni le même mode de vie.


Concernant l’électorat d’Emmanuel Macron qu’il aborde dans la dernière partie de son livre, il y voit surtout des gens "surdiplômés" tournées vers l'Europe et l'international, qui rejette le clivage droite/gauche. Reste à savoir si les électeurs de la droite modérée compenseront ceux du centre gauche déçus par l’action du président de la république.

             

Notes et références
[1] Selon une enquête, le nombre de personnes se déclarant aller à la messe est passé de 35% à 6% en quelques décennies, le nombre de prêtres qui exercent encore leur magistère a été divisé par deux en l’espace de seulement 20 ans.
Ce processus de sortie de la religion a très bien été décrit par Marcel Gauchet il y a une trentaine d'années.
[2] La montée en puissance de l’individualisme rappelle le livre “L’ère du vide” de Gilles Lipovestky  qui décrivait déjà ce phénomène dès le début des années 80.
[3] Il faut noter le déclin du communisme qui fut un autre grand pôle structurant avec 20 à 25% du corps électoral qui se reconnaissait dans cette idéologie, dans cette sociologie.
[4] Nous avions un cadre totalement stable qui a fait qu’entre 1900 et 1950, la France a fonctionné avec un portefeuille d’à peu près 2000 prénoms qui étaient donnés chaque année et que nous en sommes aujourd'hui à 13 000. On peut y voir une volonté de distinction qui s’est développée dans notre société sachant que ces 13000 prénoms dénombrés par l’INSEE s’ajoute la catégorie des prénoms rares (donnés moins de trois fois) dans l’année en France.

<< Christian Broussas – J. Fourquet - 7/04/2019 < • © cjb © • >>