Référence : Joseph Ponthus, "À la ligne, Feuillets d’usine", éditions La table ronde, collection Vermillon, 266 pages, janvier 2019

        
« Le journal d’usine poétique d’un ouvrier lettré. »

Joseph Ponthus, né en 1978, fait des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, puis devient éducateur spécialisé à Nanterre où il coécrit le livre reportage "Nous… la cité" paru aux éditions Zones en 2012. Un livre où se croisent les témoignages de quatre jeunes dont il s’occupait comme éducateur. Il a raconté aussi le quotidien de sa vie "d’éducateur de rue" dans le journal libertaire Article 11.

Maintenant, l'intérimaire connaît tous les numéros de vertèbres, le froid omniprésent pour préserver la bidoche, ce froid qui n’empêche pas les odeurs de viscères. L’ouvrier intérimaire à qui sa classe préparatoire littéraire n'a apparemment servi à rien, raconte son boulot dans des conserveries de poissons et des abattoirs bretons. Travail physiquement difficile, le dos surtout, le plus sollicité, la fatigue qui s’accumule… mais pas que… Il y a aussi la volonté –question de survie- de ne pas y laisser son âme.

« Ritournelles obsédantes / Ceux qui taffent / Ceux qui cheffent / Les cadences de production édictées d'en haut. »

L’amour a encore frappé. Elle s’appelle Krystel et habite l’île d’Houat dans le Morbihan. C’est elle qui le tire de Nanterre et l’entraîne dans sa Bretagne natale. Ils arrivent tous les deux à Lorient, « un port qui n’a pas oublié qu’il en est un » dit-il.

Joseph Ponthus, quadra à la barbe rousse

« Il y a surtout / Tous ces matins du monde / Où chacun dans sa nuit / Rêve / A un monde sans usine / A un matin sans nuit. » (page 203)

Mais à un moment ou un autre, il faut bien se résoudre à chercher du boulot. Dans sa branche, rien. Alors il prend ce qu’il trouve. L’agence d’intérim lui propose l’agroalimentaire, un des rares débouchés de l’industrie bretonne. Bien loin désormais de Nanterre et des vignes de sa Champagne natale. Il se doute, il sait à quoi s’en tenir : « Bien sûr, j’imaginais l’odeur, le froid, le transport de charges lourdes, la pénibilité, les conditions de travail, la chaîne, l’esclavage moderne. » ...
Heureusement, existent aussi des moments  de respiration, retrouver la femme aimée, le chien Pok Pok, la lecture des auteurs et poètes, le cocon familial et l'odeur de la mer.

Avec une précision machiavéliste, Joseph Ponthus nous conte la vie quotidienne de ses compagnons de travail. Il décrit cet univers clos de l'usine, les gestes répétitifs des ouvriers rivés à leurs chaînes de production, le travail en trois-huit, les pauses comme autant de petites parenthèses, ce mélange d’odeurs et de bruits qui agressent les sens, l’espoir de week-end où pourtant l’esprit ne se libère guère du travail.

  
Riadh Lékhéchène, Alexandre Philibert et Sylvain Erambert, 3 des auteurs de "Nous, la cité"... écrit avec leur éducateur Joseph Ponthus

« On fait sans faire / Vagabondant dans ses pensées / La vraie et seule liberté est intérieure / Usine tu n'auras pas mon âme... » (page 179)

Écrit en vers, ce journal intime contient aussi les échappées lyriques et musicales nécessaires au narrateur pour supporter cet univers difficile à vivre. Il ponctue ainsi la narration de références littéraires et musicales qui lui permettent de s'extraire de son travail, de tenir le coup en vagabondant d’Apollinaire à Prévert, de Trénet à Brel...
Son salut se situe dans sa relation à l'art qui met des couleurs dans la grisaille du quotidien et gomme un peu l'absurde de sa condition.

Joseph Ponthus utilise surtout des phrases courtes avec des renvois à la ligne réguliers, des strophes comme dans un poème, des images choc, supports pour son humour décalé et ses références littéraires et musicales, comme dans cet exemple :

“ Ah Dieu ! que la guerre est jolie ”
Qu'il écrivait le Guillaume
Du fond de sa tranchée

Nettoyeur de tranchée
Nettoyeur d'abattoir
C'est presque tout pareil
Je me fais l'effet d'être à la guerre
Les lambeaux les morceaux l'équipement qu'il faut avoir le sang
Le sang le sang le sang

Là j'approche
Je ne suis plus au porc mais au bœuf
et presque en première ligne
Ou pire
Au cœur des lignes ennemies

Apparemment, il n'aime guère la ponctuation et préfère "aller à la ligne" :

J'écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J'écris comme je travaille
À la chaîne
À la ligne

Voir aussi
* Catherine Guérard, Renata n'importe quoi -- Lanceur d'alerte --
* Cécile Allegra, Le salaire des enfants -- Ph. Pascaud, Pilleurs d'état --
* Hervé Hamon, Ceux d'en haut --
** Ma catégorie Socio-politique --
*** Mon site Société --

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