Pour David Foenkinos [1] qui aime parle d'amour dans ses romans, [2] il s'agit encore d'amour mais en l'occurrence, celui de ses grands-parents, la difficulté de se comprendre, cet écart des générations et des vies qui font les difficultés de communications. Mais au-delà des aléas de la communication, reste la tendresse, ces liens indissociables entre eux, cette méditation qu'il décrit sur la difficulté de vieillir et le placement en maison de retraite. « Mon enfance est une boîte pleine de nos souvenirs, » dit le narrateur qui vient d'enterrer son grand-père. [3]

         
« Ce livre, dans lequel -comme Kundera qu'il admire- Foenkinos revisite le mythe nietzschéen de l'éternel retour, est avant tout l'histoire d'une quête. Celle d'un apprenti écrivain, d'un «veilleur de chagrin» qui collectionne les images, les émotions du passé afin d'accumuler «la mélancolie nécessaire» à l'éclosion d'une œuvre. » [4] 
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Interview de Babelio
Les souvenirs semblent avoir été inspirés de faits autobiographiques, contrairement à votre habitude ?
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C'est mon dixième roman, et c'est vrai que c'est le plus personnel. Jusqu'à présent, j'ai eu très peu de rapport avec l'autobiographie. Ceci dit, ce roman est inspiré de choses personnelles, mais il est très loin d`être autobiographique. J'aurais peut-être voulu qu`il le soit davantage, mais j`ai très vite dérapé dans la fiction.
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Comment un écrivain trentenaire parvient-il à transmettre avec une telle exactitude les émotions qui accompagnent cette étape de la vie ? 
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Je me sens une grande proximité avec les personnages âgés. Je trouve cela si héroïque de vieillir. Il y quelque chose qui me fascine dans ce scandale du déclin. Ces dernières années, j'ai passé beaucoup de temps auprès de mes grands-parents, en maison de retraite, alors c`est peut-être de ces années que j'ai tiré l'exactitude. Même si je me dis qu'il n'y a pas de généralité, et que chaque histoire humaine impose des ressentis différents. 
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Votre roman est aussi un recueil de souvenirs de personnages célèbres, qui viennent ponctuer l'histoire. Pourquoi ce choix ?
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Je voulais que chaque personnage du livre se présente sous la forme d'un souvenir. […] Ainsi on trouve dans le livre des souvenirs de Fitzgerald, Nietszche, Alzeheimer, ou encore l'architecte Gaudi. Ce qui était important pour moi était de faire en sorte que toutes ces anecdotes puissent permettre d`apporter un nouvel éclairage sur la question de la mémoire…
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Vieillesse, solitude, mort… Les thèmes abordés dans votre roman sont assez durs, mais grâce à l`humour, on ne tombe jamais dans le pathos. Pensez-vous que l`on puisse traiter de tout avec humour ?
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Je ne pense pas qu'on puisse tout traiter avec humour. Là, il s'agit souvent de second degré, d'ironie, d'absurdité…Quand je dis que les cliniques de l'Education Nationale pour les professeurs qui font des dépressions s'appellent Camille Claudel et Van Gogh, l'humour est là. Pourquoi donnez le nom d`une sculptrice qui a passé 30 ans dans la folie pour une clinique pour dépressifs ? Mon livre, sans cette multitude de détails absurdes qui composent notre quotidien, aurait pu être plus grave. Après, il est vrai que je n`aime pas m`appesantir sur le drame, j'ai besoin de pirouettes légères comme des respirations à l`insoutenable. 
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Votre roman est construit sur l'alternance entre souvenirs passés et présents. Le choix de cette écriture constituée de va et vient temporels s'est-elle imposée d'elle-même ? 
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Oui, c'est une façon de montrer que le présent n'existe pas en soi. Il est composé en permanence du passé, et parfois aussi de projections vers l'avenir. Le présent n'existe qu'avec la considération du passé. C'est l`accumulation de la mélancolie, par exemple, qui permet au personnage principal de pouvoir intégrer le présent, et de pouvoir commencer à écrire.
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tumb    Prix du roman FNAC 2011

Extrait du livre
« Il pleuvait tellement le jour de la mort de mon grand-père que je ne voyais presque rien. Perdu dans la foule des parapluies, j'ai tenté de trouver un taxi. Je ne savais pas pourquoi je voulais à tout prix me dépêcher, c'était absurde, à quoi cela servait de courir, il était là, il était mort, il allait à coup sûr m'attendre sans bouger.

Deux jours auparavant, il était encore vivant. J'étais allé le voir à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre, avec l'espoir gênant que ce serait la dernière fois. L'espoir que le long calvaire prendrait fin. Je l'ai aidé à boire avec une paille. La moitié de l'eau a coulé le long de son cou et mouillé davantage encore sa blouse, mais à ce moment-là il était bien au-delà de l'inconfort. Il m'a regardé d'un air désemparé, avec sa lucidité des jours valides. C'était sûrement ça le plus violent, de le sentir conscient de son état. Chaque souffle s'annonçait à lui comme une décision insoutenable.
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Je voulais lui dire que je l'aimais, mais je n'y suis pas parvenu. J'y pense encore à ces mots, et à la pudeur qui m'a retenu dans l'inachèvement sentimental. Une pudeur ridicule en de telles circonstances. Une pudeur impardonnable et irrémédiable. J'ai si souvent été en retard sur les mots que j'aurais voulu dire. Je ne pourrai jamais faire marche arrière vers cette tendresse. Sauf peut-être avec l'écrit, maintenant. Je peux lui dire, là. »

Voir aussi
* Mon article sur son roman Charlotte
* Vidéo Fnac ---- Lecture d'un extrait Vidéo
 
Notes et références
  1. ↑ Né en 1974, David Foenkinos est l'auteur de dix romans et d'une pièce de théâtre. « La Délicatesse » publié en 2009 s'est vendu à 375.000 exemplaires. Ses livres sont traduits dans une vingtaine de pays. « Les Souvenirs » a fait l'objet d'un premier tirage à 50.000 exemplaires.
  2. De La Délicatesse aux Souvenirs
  3. L'Express
  4. ↑ Claire Julliard, "Le Nouvel Observateur" du 18 août 2011.

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