Pour mieux comprendre cette époque et la psychologie d’Adolphe Hitler.
L’interview d’Hitler en 1932 par Dorothy Thomson

 

Référence : Dorothy Thompson, J'ai vu Hitler !, Éditions des Equateurs, 75 pages, décembre 2017

Voilà un document intéressant, une interview assez rare d’Adolphe Hitler datant de 1932, c’est-à-dire l’année précédent sa prise de pouvoir par une star de la radio américaine de cette époque, Dorothy Thomson, star des correspondants étrangers, qui réussit après un an d’effort à décrocher une interview d’Hitler, interview publiée aux éditions des Équateurs.  

                                  
Avec son mari Sinclair Lewis [1]              Sa maison de New-York

Ce livre-document est la traduction par Laurent Barucq d’un article qui avait eu un grand écho lors de sa parution en 1932, aussi bien aux États-Unis que dans le reste du monde. La journaliste américaine y raconte sa rencontre avec un "certain" Adolf Hitler. L’homme n’est alors guère plus qu’un agitateur politique qui "surfe" sur la crise économique et son lot de misères qui jettent une partie des peuples d’Europe dans les bras de dictateurs. Il attend impatiemment son élection qui viendra à son heure le 30 janvier 1933. Dorothy Thompson relate son entretien avec précision, présentant un politicien encore marqué par son putsch manqué et son incarcération mais tenaillé par une grande soif de revanche.

Ceci dit, même s’il n’est pas question de juger cette époque à l’aune de nos canons modernes, ce document est intéressant à plusieurs titres. Lorsque cet article paraît en 1932, il est très difficile pour l’homme de la rue d’imaginer que cet Hitler pourrait bientôt mettre l’Europe à feu et à sang. Alors que la réaction actuelle serait plutôt du genre : « Comment n’ont-ils pas compris à l’époque que c’était un homme dangereux et qu’il fallait réagir sans tarder ? » Eh oui, impossible d’appliquer à l’Histoire en train de s’accomplir, les critères qui ont servi à évaluer celle d’hier. [2]

               
Dorothy Thompson                En couverture de Time

En tout cas, ce témoignage est à verser au dossier des prémices du nazisme, de l’image qu’il a pu donner à travers son système de propagande, un témoignage qui valut à Dorothy Thompson en 1939 de passer pour l’une des deux femmes les plus influentes des États-Unis avec Eleanor Roosevelt, la femme du président, d’après le journal The Time. La rencontre avec Adolf Hitler qui est relatée dans ce livre donne une image contrastée du nazisme, entre une interview incluse dans une stratégie de propagande et les propos crus et sans ambiguïté du Führer.

Il n’empêche que la futée Dorothy Thomson s’est complètement trompée dans son jugement quand elle confie : « lorsque je suis entrée dans la chambre d’Hitler, j’étais persuadée que j’allais rencontrer le futur dictateur d’Allemagne, en moins d’une minute je fus convaincue du contraire ». Comme quoi…

D’après son témoignage, elle avait pourtant toutes les raisons d’être déstabilisée par le comportement de son interlocuteur : « L'entretien fut laborieux, car il est impossible d'avoir une conversation avec Adolf Hitler. Il ne s'arrête jamais de parler, comme s'il s'adressait à une grande assemblée. Dans chaque question, il cherche un thème qui le mettra hors de lui, puis son regard se fige dans un coin éloigné de la pièce. Une touche d'hystérie s'insinue dans sa voix, qui s'élève parfois jusqu'en un cri. Il donne l'impression d'être en transe. Il tape du poing sur la table. »

                      
Dorothy et Rebecca West  
[3]                        Mein kampf

Dans cette interview, Hitler sur le fond se livre sans complexe, expliquant très posément ce qu’il compte faire quand il parviendra au pouvoir, disant par exemple : « j’arriverai au pouvoir de manière légale, à la suite de quoi je fonderai un État autoritaire »
Comme quoi… un homme averti n’en vaut pas forcément deux !

Son article ne fut pas du goût de tout le monde parce qu’il lui valut d’être expulsée d’Allemagne l’année suivante. Il faut dire qu’elle le traita d'hystérique et qu’elle fit une fine analyse de la façon dont il exerçait un ascendant sur les foules, à travers ses tactiques oratoires et les fantasmes du populisme.

Notes et références
[1]
Dorothy Thomson a été mariée pendant quelques années au romancier Sinclair Lewis, auteur de Babbitt et prix Nobel de littérature en 1930. La photo les montre en visite à Londres en 1930.
[2]
Voir aussi dans le même ordre d’idée, Les derniers jours de Paris d’Alexander Werth, éditions Slatkine, 2017
[3] Rebecca West, romancière qui écrivit aussi des essais et des articles pour de grandes publications comme The New Yorker, The New Pepublic, The Sunday Telegraph ou The New York Herald Tribune. Ce livre décrit le pouvoir qu'elle ont eu toutes deux à un certain moment de leur vie.

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