Référence : Toni Morrison, L’Origine des autres, éditions Christian Bourgeois, préface de Ta-Nehisi Coates, traduction de Christine Laferrière, 96 pages, 2018

        

87 ans et toujours bon pied bon œil. Elle nous offre cet essai sur le racisme, reprise des six conférences magistrales qu’elle a faites à Harvard au printemps 2016, sur "la littérature de l’appartenance".

« Barack Obama entrait alors dans la dernière année de son second mandat présidentiel. […] Le mouvement d’insurgés Black Lives Matter avait mis la brutalité policière au premier plan du débat national »
écrit l’écrivain Ta-Nehisi Coates, l’auteur de la préface. Elle dénonce une nouvelle fois cette place d’"Autres", de "perpétuels étrangers" où les blancs les ont toujours cantonnés, les vouant au silence et à l’humiliation.

      
 Récompensée par Obama                               Avec l'écrivain Edouard Louis New-York 2016

« La race a été un critère constant de différenciation »

Pour illustrer ses propos, Toni Morrison utilise tous les moyens à sa disposition, exemples tirés de la littérature, témoignages d’esclaves ou journaux de propriétaires d’esclaves, revenant à l’esclavage aux États-Unis pour mieux connaître l’origine de cette population, ce qui fait qu’elle a été considérée comme différente et donc plus facile à asservir. Elle constate que les humains ont une forte tendance « à isoler et à considérer ceux qui ne sont pas dans notre clan comme étant l’ennemi, les vulnérables et les défaillants qu’il faut contrôler.[…] La race a été un critère constant de différenciation, tout comme la richesse, la classe sociale et le genre, donc chacun est affaire de pouvoir et de contrôle. »

Elle pense que l’approche psychologique est essentielle parce qu’il existe un « besoin social/psychologique d’un "étranger", d’un Autre, dans le but de définir le moi devenu étranger à lui-même (celui qui recherche la foule est toujours celui qui est seul). »

      

L’autre comme rapport à soi-même

Là aussi, les témoignages sont édifiants et irrécusables, surtout à travers les extraits de journaux de propriétaires d’esclaves qui suent la brutalité, la férocité même, les viols de femmes noires comme si ça ne comptait pas.


Dévaloriser, rabaisser l’autre, c’est le nier pour mieux se valoriser soi-même, « la nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère semble une tentative désespérée pour confirmer que l’on est soi-même normal. » Il faut rester à sa place, être solidaire avec son clan, faire allégeance, tout déviant est considéré comme un traitre et traité en tant que tel. Ainsi fonctionne la normalité, comme un système fermé qui reproduit ses propres normes.

Le rapport à la littérature

Toni Morrison interroge l’univers littéraire pour conforter son analyse, savoir si le racisme conforte vraiment les blancs dans leurs certitudes de supériorité. Pour cela, elle se sert non seulement de textes d’écrivains comme Flannery O’Connor, William Faulkner ou Ernest Hemingway, mais elle interroge aussi son propre travail d’écrivain à travers des œuvres, de Beloved son premier grand succès à L’Œil le plus bleu et de la manière dont elle a composé et écrit ses romans.

Elle a tenu à mettre à plat ses choix, sans doute parce que la place des Noirs dans l’Amérique blanche est pour elle le sujet essentiel de sa démarche littéraire : « Que l’on ait conscience de la race ou non, il existe en littérature tellement d’occasions de la révéler. Mais écrire de la littérature non coloriste sur les Noirs est une tâche que j’ai trouvée à la fois libératrice et difficile. »

La dernière partie "La Patrie de l’étranger" aborde le problème des migrations actuelles à travers la mondialisation qu’elle considère comme une espèce de nouvelle forme d’esclavage pour tous ceux qui errent dans le monde à la recherche  d’un peu d’espoir.

           

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