Référence : Jérôme Ferrari, Il se passe quelque chose, éditions Flammarion, 150 pages, mars 2017

   
« Jusqu’à récemment, des mécanismes d’inhibition pouvaient agir pour empêcher de dire des inepties. »
Jérôme Ferrari

J’avais découvert Jérôme Ferrari à l’occasion de son Prix Goncourt 2012 " Le Sermon sur la chute de Rome " puis de la parution de son roman suivant "Le principe", une réflexion sur le principe d’incertitude, les limites et l’imperfection du langage.

Cette fois, il s’agit d’un recueil de chroniques publiées courant 2016 dans le quotidien la Croix. Il nous offre une réflexion sur le décalage grandissant entre langage et réalité en politique. Et sur la contagion du cynisme et de la bêtise dans un monde qui n’admet plus que des raisonnements simplistes.
Comme si sa complexité ne pouvait s’accommoder que d’une régression du langage. 

Ce prof de philo retourné dans sa Corse natale navigue entre Ajaccio et Bastia, pose un regard critique sur l’usage du langage et l’écart grandissant avec la réalité. C’est pour le philosophe l’occasion d’invoquer Hannah Arendt, Simone Weil ou Arthur Schopenhauer, d’en appeler à ce que Spinoza appelait les «passions tristes, » le ressentiment, la peur.

     

Il a tenté, à travers ses articles, de saisir l’actualité et de procéder à une réflexion critique, conscient dit-il que « avoir publié des romans ne confère aucune autorité pour juger du cours du monde. »
Depuis les attentats de Charlie Hebdo, il est frappé par « l’incapacité pathologique (de la classe politique) à agir et à penser. » une espèce de piège qui réduit le débat à une dichotomie primaire qui interdit toute réponse complexe. Il craint qu’elle ressemble fortement à un symptôme « du règne hégémonique de l’émotion. »

Dans ce contexte, que devient la volonté de croire en des principes et des idées ? Le philosophe Clément Rosset soulève bien ce paradoxe : « les sympathisants les plus enragés vis-à-vis de leurs positions sont ceux qui ne croient en rien. » Mais, "avant", ce n'était pas mieux. Les Grecs déjà... mais ça ne s'arrange pas vraiment : « Le lien entre les mots et les choses s’est assoupli, voire n’existe plus. »

L’expression de « faits alternatifs », qu'utilise l’équipe de Trump, est symptomatique à cet égard et même assumée, ce qui affaiblit la pratique démocratique, « corrompant notre rapport aux choses. » De ce point de vue, les réseaux sociaux, « lieux de grégarisation », n'ont rien arrangé. Ceci conduit à une décomplexion, un cynisme assumé du genre de ces journalistes venus l'interviewer en reconnaissant sans ambages n'avoir pas lu son livre.

Notes et références
* Dialogue entre Jérôme Ferrari et Barbara Cassin sur la Banalité du mal
* "Les mondes" de Jérôme Ferrari - (à propos du sermon sur la chute de Rome) -

Voir aussi mes articles :
* Le sermon sur la chute de Rome -- "Le principe" --
Il se passe quelque chose --

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