Référence : JMG Le Clézio, Tempête, éditions Gallimard, 232 pages, mars 2014

      
Le Clézio en 2011 à Paris
« Écrire ajoute des jours à ma vie. » Interview 2014

 « En anglais, précise J. M. G. Le Clézio, on appelle "novella" une longue nouvelle qui unit les lieux, l'action et le ton. Le modèle parfait serait Joseph Conrad. De ces deux novellas, l'une se déroule sur l'île d'Udo, dans la mer du Japon, que les Coréens nomment la mer de l'Est, la seconde à Paris, et dans quelques autres endroits. Elles sont contemporaines. »  

Le titre, « Tempête », est une allusion à Aimé Césaire, en particulier sa pièce  Une tempête. Elle est très importante pour lui même si on ne peut trouver vraiment un point commun, « la pièce de Césaire est une pièce de l’insurrection. Je n’écris pas des livres politiques. C’est un hommage, une audace. »

              

Les deux novellas de Tempête représentent en quelque sorte les faces d'une même médaille dédiée à tous les enfants paumés, illégitimes, un diptyque fait d'ombre et de lumière, d’un côté le Japon et de l’autre la France parisienne.

La première novella, qui se situe à la limite du Japon dans une île coréenne et donne son titre au recueil, rappelle les images du tsunami du 11 mars 20 11. La mer, cette fois source de terreur, est une maîtresse vorace. Des plongeuses de fortune s'y aventurent pourtant, seule solution pour y pêcher malgré le danger, les coquillages qu'elles vendent ensuite aux touristes. On y repêche aussi le cadavre des enfants noyés ou parfois de femmes suicidaires.

Ce fut le lot de la compagne de l’écrivain-journaliste Philip Kyo, de retour après bien des années qui suivirent cette funeste disparition. Ses tourments, malgré June la fillette sans père  qui lui tend un miroir, fascinée par son silence et ses hésitations, ses tâtonnements, le renvoient à ce viol auquel il a assisté sans parler, pendant la guerre.
La toile qu’il brosse est sombre, relevée seulement par un style plein de mots qui rappellent le vent et la tempête, qui tapent et cognent, se répètent sans cesse, influant leur force à l’ensemble.

La seconde novella, Une femme sans identité, s'ancre dans la triste réalité de la banlieue parisienne, avec Rachel et Abigaïl, ces sœurs africaines d’adoption qui se sentent exilées, loin de leurs origines, de leur pays en guerre. Les corps ne sont plus meurtris par le tsunami. Rachel avec sa voix d’adolescente parle de sa vie bouleversée par ce qu’elle n’ose avouer : elle est l'enfant d'un viol, née d'une femme qui l'a abandonnée.
Cette fois, les corps ne sont pas engloutis, ils se cognent et se blessent sur le pavé, soutenus par un style plus ferme, plus incisif.

        
                                                     Le Clézio chez Gallimard

Entre réalité et fiction

« La vie n’est pas un roman, mais elle est pleine de personnages. Je ne sais pas si c’est le cas de tous les écrivains, mais beaucoup utilisent des morceaux de personnages qu’ils ont rencontrés, et les recomposent pour créer les héros de leurs histoires, héros ou antihéros, il n’y a rien de mieux que la réalité pour fournir ces éléments. La vie nous donne sans cesse le sentiment du temps, donc d’un déroulement, d’une histoire qui commence et qui va vers sa fin, toutes nos histoires commencent et vont vers leur fin, y compris nous-mêmes, et c’est peut-être ça qui crée les personnages, ce passage du temps. »

Pour illustrer ce propos, voici ce qu’il dit de son personnage Philip Kyo dans Tempête :
« Le personnage de M. Kyo, c’est quelqu’un que j’ai connu en Thaïlande. C’était un photographe de presse avec lequel j’étais lié d’amitié, une amitié antérieure à mon séjour, nous nous sommes retrouvés là. Beaucoup d’aspects, de récits, que j’ai inscrits dans la nouvelle proviennent de ce que me racontait ce jeune homme, puisqu’à l’époque c’était un jeune homme. Je m’en suis servi, comme je me suis servi du nom de Kyo qui vient de la Condition humaine, car je cherchais un nom qui se rattache à l’Asie sans être japonais ni chinois. »

« Je me suis fondé sur des faits réels. Tout ce que Kyo a connu a existé, non pas pour moi mais pour des personnes que je connais. Ce Kyo est non seulement un témoin, mais un photographe. Il a des preuves par les photos. Et tout cela ne mène à rien. Ce sont les témoins inutiles. Le fait d’être témoin ne vous exonère pas de ce dont vous avez été témoin et contre quoi vous ne vous êtes pas battu. Vous en portez, non pas la culpabilité, mais au moins le remords. »

Il pense que si la littérature a une responsabilité, c’est d’être un témoignage. Si l’on est témoin sans le proclamer, sans l'écrire et protester,  « on manque à une nécessité ». Pour lui, « l’humain est fait de cela ». Il s'en explique ainsi : « C’est difficile de parler de la justice, de la vérité, de la beauté, mais on sait de façon instinctive ce contre quoi on aurait pu protester par l’action qu’est l’écriture. » Il ne se place pas seulement sur le plan moral :« L’humain n’invente pas comme ça la justice, c’est parce que c’est en lui, ça fait partie de la nature humaine, au même titre que le rire, l’amour, l’amitié, ces sentiments que l’on manie tout le temps. »
Il prend comme exemple Cioran qui parle de « la couleur du remords ». Dans Tempête, ce pourrait être le gris, le gris dominant, la couleur du remords
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                                                                                                                  Avec Pierre Cardin en 2004

A propos de Tempête : interviews de Le Clézio

Interview : Les plongeuses du Japon
« Quand j’avais 7 ou 8 ans, mon père, qui était abonné au Geographical Magazine, avait reçu un numéro qui parlait de ces femmes de la mer. Elles vivaient au Japon, elles plongeaient là où les hommes n’osaient pas aller, pour recueillir des coquillages, parfois aussi des pieuvres, ou des étoiles de mer, des coraux. Je me souvenais de ce reportage. Quand je le lisais, enfant, il y avait comme un potentiel érotique chez ces femmes qui plongeaient, assez peu vêtues, sans aucun appareil, juste en apnée.

Il y a quelques années, je les ai vues. Non pas au Japon, mais dans une petite île au large de la Corée. J’habitais dans un endroit dont le propriétaire était marié à une de ces femmes. J’ai été étonné de voir qu’elles existaient. Je pensais que c’était un mode de vie disparu. J’ai découvert que non seulement elles n’avaient pas disparu mais que, malgré un âge avancé, elles plongeaient, elles menaient une vie héroïque. J’ai parlé - avec interprète, je ne parle pas assez bien coréen, surtout que la langue dans cette île n’est pas la même que dans la Corée continentale, c’est une sorte de mélange entre le coréen, le japonais, avec des mots qui viennent du mongol -, je leur ai parlé, elles m’ont raconté ce qu’elles voyaient.

Beaucoup de descriptions viennent de Jules Verne et d’autres lectures, mais beaucoup des éléments qui sont décrits, et les sensations, ce sont elles qui ont fait revivre ça, qui ont rattaché les lectures à la réalité. Elles, elles le vivent véritablement, et avec un certain enthousiasme, parce que l’élément n’est pas le même, la pesanteur n’existe plus, leurs malaises disparaissent. Ces instants de plongée qui sont dangereux, car c’est dur pour le cœur, sont des moments de bonheur très intenses. Peu de temps après, il y a eu un mouvement en Corée pour inscrire ce métier dans le patrimoine immatériel de l’humanité. Et j’ai appris que des jeunes femmes recommençaient cette tradition. Tout ça a fait que j’ai envie d’inscrire le conte de « Tempête » dans cette actualité. Mais le point de départ, dans mon esprit, est cet article du Geographical Magazine de 1948. »

            
Le Clézio par Cortanze                                           Le Clézio par Simone Domange 

Le viol dans Tempête
« Quand j’ai commencé la deuxième novella, je pensais à Etoile errante, à cette image qu’un de mes amis me donnait de la situation qui existe en Palestine entre la population juive et la population arabe. Il me disait : "c’est comme deux enfants dont l’un serait né d’un viol, l’un des enfants aurait tout, et l’autre rien." C’est le fil qui a couru dans cette histoire, la légitime et l’illégitime. Tout se tient. J’ai ce travers de quelques écrivains d’écrire sans cesse sur les mêmes sujets, ce sujet de la guerre au Proche-Orient revient, là aussi peut-être parce que j’avais 8 ans quand ça a commencé d’exister, et que je m’en souviens, je me souviens qu’on en parlait. De même que je me souviens de ce qu’on disait après la guerre, ces groupes extrêmes encore vivants après la guerre de 39-45, autour de ma famille, des gens que j’entendais enfant, j’ai encore leur voix dans l’oreille, je me souviens de ce qu’ils racontaient, je me souviens de leur violence, leur racisme, je ne peux pas m’empêcher d’en parler, même si ça n’est pas le sujet. »

                                              

Commentaires et critiques
« Le style de Le Clézio n'écrase pas, frôlant la surface des choses et faisant parler la langue à hauteur d'enfant. La densité n'est pas dans chaque phrase mais atteinte par la juxtaposition des phrases simples. »
Le Figaro Octobre 2014

Voir aussi
 * "Mydriase"
suivi de "Vers les icebergs", réédition en 2014 par Le Mercure de France, collection Bleue, deux courts textes qui relèvent, selon Le Clézio lui-même, de sa « période Michaux », 120 pages.
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