Deux livres brandis comme des étendards, voilà qui n'est pas courant. Les attentats de Paris en 2015 ont ainsi puisé leur symbole dans la littérature. D'abord le traité de tolérance de Voltaire, sur l'affaire Calas, célébration de la liberté d'expression après les attaques contre Charlie Hebdo au mois de janvier. Puis un récit Paris est une fête, texte autobiographique d'Ernest Hemingway qui retrace ses tribulations dans le Paris des années vingt. [1]

Ernest Hemingway
Le titre que l'on connaît est en fait la traduction du titre original "A Moveable Feast" qui signifie littéralement« une fête mobile ». [2] La référence à "Paris" vient sans doute de la traduction du critique Marc Saporta qui signa la première traduction du livre paru chez Gallimard en 1964. [3]

Comme l'a écrit l'historien Pascal Ory, « Les Français ont été surpris en prenant conscience que Paris était un lieu qui compte toujours pour le monde entier. »
Image illustrative de l'article La Closerie des Lilas      
La Closerie des lilas                                             Les Deux-Magots                                              

Tout a commencé par le témoignage le 16 novembre d’une femme venue rendre hommage aux victimes du terrorisme devant le Bataclan, où elle évoquait le livre d’Hemingway,déposé au milieu des bougies et des innombrables bouquets de fleurs. Interrogée par BFMTV, Danielle Mérian, une retraitée parisienne, délivre un message de paix et fait remarquer « qu'il est très important de voir, plusieurs fois, le livre d'Hemingway, Paris est une fête » parmi les hommages rendus par les parisiens. Ses quelques phrases, apparemment anodines, sont alors largement diffusées par les réseaux sociaux.
D'où leur grand retentissement... et le succès tardif du livre. [4]


Le livre parmi les bougies devant le Bataclan

« Ce livre peut être tenu pour une œuvre d'imagination. Mais il est toujours possible qu'une œuvre d'imagination jette quelque lueur sur ce qui a été rapporté comme un fait » nous dit Hemingway dans sa préface. Et effectivement, ce livre est avant tout un hymne dédié à Paris, les lieux qu'il aimait, les gens qu'il fréquentait, à une époque où le Paris littéraire était le centre du monde et où l'on pouvait y rencontrer les plus grands écrivains de la planète. [5]

Pourtant, pour lui la vie est difficile car c'est le temps où il abandonne le journalisme pour tenter de vivre de sa plume. Outre l'

                                
Gestrude Stein & Jack Hemingway, 1924   Jules Pascin : Les petites américaines, 1916

On y trouve bien sûr les anglo-saxons, tous les "américains de Paris", les gaffes du poète Erza Pound, Gertrude Stein qui jouent la prophétesse et bien sûr le dandy de la littérature Francis Scott Fitzgerald [6], tour à tour fou et charmant, metteur en scène des nuits parisiennes, Aleister Crowley, un type atypique à la fois écrivain et astrologue, l'écrivain irlandais James Joyce, l'éditrice Sylvia Beach et sa célèbre librairie Shakespeare and Company [7] ou les écrivains et éditeurs Ford Madox Ford et Ernest Walsh. Et des comparses comme le cycliste Gustave Ganay ou le peintre Jules Pascin à qui consacre un chapitre intitulé « Avec Pascin au Dôme », évoquant cette rencontre au printemps 1924 avec celui qu'il surnomme « le prince de Montparnasse » qui hante les cabarets de Montmartre et de Montparnasse, présent dans tous les bals, déguisements, fêtes et banquets.

Le cri de révolte de Danielle Mérian contre ces crimes a bouleversé tous ceux qui l'ont entendu, il revendique aussi toute la joie de vivre et du partager ensemble, de la tolérance, de la fraternité. Hemingway restitue à sa manière, avec tout sa sensibilité d'écrivain,  ce qui fait le charme parisien : son insouciance et sa légèreté.
En fait, tout un univers où n'abordera jamais aucun terroriste.

Danielle - Place de la république
Danielle Mérian interviewée par BFMTV

Notes et références
[1] « Ce livre est une œuvre d’imagination. J’ai laissé beaucoup de choses de côté, opéré des changements et des coupes… Il se peut qu’un ouvrage de ce genre élimine et déforme mains il tente de recréer par l’imagination une époque et les gens qui l’ont vécue. Les faits dont on se souvient, jamais on ne pourra les rendre tels qu’ils se sont produits dans la réalité. »
« Il est toujours possible que la fiction jette quelque lueur sur ce qui a été rapporté comme un fait… Il faut bien faire la distinction entre les moments où la fiction est effectivement fiction et ceux où elle est réalité. »
(Ernest Hemingway Paris est une fête p 333-334)
[2] Ce récit autobiographique a été publié à titre posthume en 1964 aux États-Unis. «  Si vous êtes assez chanceux, étant jeune homme, pour avoir vécu à Paris, alors où que vous alliez plus tard dans votre vie, elle restera avec vous, car Paris est une fête mobile, » écrit-il dan son livre. En quelque sorte, celle qu'on garde toujours en tête, souvenirs indélébiles d'une certaine manière de vivre.
[3] Une édition revue et augmentée de huit petits récits supplémentaires est parue en 2009, traduite en français deux ans plus tard. L'édition de poche parue chez Folio en 2012 reprend le texte intégral de cette dernière édition.
[4] Selon les éditions Gallimard/Folio, il s'écoulait fin 2015 28.000 exemplaires du livre chaque semaine.
[5] «  L’entre-deux-guerres, avant la crise de 1929, c’est un moment où le pays, qui sort d’une victoire, est porté au pinacle : les étrangers, comme Hemingway, affluent. »
[6] C'est à la terrasse de La Closerie des lilas que Fitzgerald fit lire le manuscrit de Gatsby le Magnifique à Hemingway.
[7] Sylvia Beach a publié en 1922 la première édition d'Ulysse de James Joyce, interdit ensuite aux États-unis et en Angleterre. 
                                           
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