Référence : Jean Échenoz, "Je m'en vais", Éditions de Minuit - 256 pages, 1999

"Faux polar et vrai roman", "Je m'en vais" a été à la fois prix Goncourt et élu meilleur livre de l'année 1999 par le magazine Lire.

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Curieux individu que ce Félix Ferrer qui soudain lâche tout pour partir vivre une aventure dans l'arctique. Pourtant, c'est un homme établi, une femme Suzanne [1], une galerie d'art parisienne dans le IXème arrondissement, installée dans son ancien atelier de sculpteur [2], qui s'est engagé dans la promotion de jeunes peintres et sculpteurs d'art contemporain. Mais la galerie s'essouffle et Ferrer connaît quelques problèmes de santé.

Son collègue Delahaye, toujours mal habillé, cheveux et moustache pas très nets, est chargé des relations avec les artistes et signale à Ferrer les "opportunités" qu'il rencontre. Et justement, l'opportunité qui trotte dans la tête de Ferrer, c'est ce chargement d'un navire échoué sur la banquise, La Nechilik, qu'on dit bourré d'antiquités lapones fort anciennes. Delahaye est mort et Ferrer la mènera à bien cette fameuse expédition mais le sort semble le défier car elle sera mystérieusement dérobée. C'est un homme effonfré qui est alors au bord de la faillite. Il peut à juste titre se demander ce qui s'est réellement passé, dans quelle mesure il aurait été manipulé, pris dans une sordide combine.

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Jean Échenoz avec Patrick Modiano            avec Catherine Cusset

Son retour en France est donc calamiteux. Il connaît de nouveau des ennuis de santé et se réveille un jour à l'hôpital... où il découvre une femme superbe qui ne l'atire pas vraiment. A travers l'intrigue touffue et parfois déroutante, on se dirige peu à peu vers le dénouement avec beaucoup d'humour, dénouement qui est en fait une ouverture vers un autre possible.

Au début de roman, Félix Ferrer quitte sa femme Suzanne en lui disant  « Je pars... » et à la fin du roman, les dernières paroles qu'il prononce sont « [...] je prends juste un verre et je m'en vais. » Ainsi, la boucle est bouclée.

           Je m'en vais

Comme souvent chez  Échenoz, l'histoire a une importance relative, histoire à rebondissements matinée d'une intrigue policière à l'intérêt limité. Ce qui importe est l'histoire de ces personnages, Ferrer d'abord, mais aussi l'énigmatique Delahaye/Baumgartner, Le Flétan qui passe pour « une épave humaine » ainsi que ces femmes qui passent sans vraiment vouloir se fixer. Outre Victoire, on rencontre l'impulsive Sonia, la timide Hélène ou Bérengère Eisenmann et son parfum entêtant nommé "Extatics Elixir"...

Par petites touches, par phrases courtes, Échenoz jongle avec son héros et le narrateur, avec les pronoms personnels, passant du " je " au " nous " [3], au " vous " [4] ou bien deux pronoms dans une même phrase [5], autant de variations qui lui permet de passer d'un personnage à un autre, d'introduire des respirations dans le déroulement de l'intrigue.

Jean Échenoz s'en explique, disant nécessaire de recourir parfois aux possibilités du langage : « On change de caméra, il y, a plusieurs caméras sur le plateau, on change d'angle, de focale, à chaque fois j'ai l'impression de décaler les choses, de prendre du recul, ce « je » qui intervient de temps en temps depuis la page 9, c'est à la fois le narrateur et l'auteur, c'est-à-dire moi, peut-être un peu plus que pour d'autres, « je », J.E., ce sont mes initiales. »

On dit que Jean Échenoz possède un style, une manière qui n'appartient qu'à lui de raconter par la voix d'un narrateur, d'un ton familier, de son écriture directe dont son incipit donne un bon exemple : « Je m'en vais, dit Ferrer, je te quitte. Je te laisse tout mais je pars. » Son idée est de surprendre le lecteur par une désinvolture de ton qui procède de son charme, de cette capacité de s'adresser au lecteur dans une complicité qui s'établit peu à peu au fil des pages.

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Entre "Un an" et "Je m’en vais" : l'intérêt de l'intertextualité

Je m'en vais est en résonnance avec son roman précédent intitulé Un an. On y retrouve beaucoup de correspondances, mêmes personnages et histoire comparable mais retracée à travers la vision de l'associé de Ferrer, Delahaye  (renommé Baumgartner) et de Victoire, l'une des conquêtes de Ferrer dont finalement, on sait fort eu de choses.
   
Son récit contient aussi des clins d’œil à des écrivains ou à des œuvres qu’il aime, insérant dans son texte des phrases de Gustave Flaubert ou d'Alfred Jarry, autant d'hommages qu'il rend à des écrivains qui l'ont particulièrement influencé. On trouve avec surprise ces emprunts répertoriés en annexe, dans un entretien intitulé « Dans l’atelier de l’écrivain », qui figure dans l'exemplaire des éditions de Minuit.
   
Sur ce point, l’auteur ajoute, dans le document précité, que ces références cachées au cœur du roman constituent essentiellement des marques de filiation qui se veulent discrètes, au  simple titre de clin d’œil personnel que se fait Jean Echenoz.

Jean Echenoz
Jean Échenoz au salon du livre de Brive en 2011

Notes et références
[1] On sent bien la fatigue du quotidien dans cet extrait :
« Depuis cinq ans, jusqu’au soir de janvier qui l’avait vu quitter le pavillon d’Issy, toutes les journées de Félix Ferrer sauf le dimanche s’étaient déroulées de la même manière. Levé à sept heures trente, passant d’abord dix minutes « aux toilettes » en compagnie de n’importe quel imprimé, du traité d’esthétique à l’humble prospectus, il préparait ensuite pour Suzanne et lui-même un petit déjeuner scientifiquement dosé en vitamines et sels minéraux. Il procédait alors à vingt minutes de gymnastique en écoutant la revue de presse à la radio. Cela fait, il réveillait Suzanne et il aérait la maison. »
[2] « Et comme Ferrer, soumis à ces ordres immuables, se demandant chaque matin comment échapper à ce rituel... »
[3] « Mais nous ne pouvons, dans l'immédiat, développer ce point vu qu'une actualité plus urgente nous mobilise... »
[4] « Vous avez le cercueil sur tréteaux, disposé les pieds devant. À la base du cercueil, vous avez une couronne de fleurs à l'ordre de son occupant. Vous avez le prêtre... » (page 70)
[5] « (page 86 : “ Changeons un instant d'horizon, si vous le voulez bien, en compagnie de l'homme qui répond au nom de Baumgartner ”) ou bien “ tu ” (page 102 : “ Tu parles ”), d'autres “ nous ”, des “ on ”, jusqu'au retour excédé du “ je ” à l'ouverture du chapitre 28 : “ Personnellement, je commence à en avoir un peu assez, de Baumgartner ”, page 189. »

Voir aussi de Jean Échenoz
*
Des éclairs -- Courir -- 14 -- Caprice de la reine --
Envoyée spéciale --
* Ravel -- L'équipée malaise --

* Voir également mes fiches :
Jean Échenoz et le postmodernisme et Postmodernisme et littérature --

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